Le privilégié n'a pas attendu le coronavirus pour pratiquer la distanciation sociale

Le privilégié n'a pas attendu le coronavirus pour pratiquer la distanciation sociale

Pour l'auteur et essayiste François Bégaudeau, la crise sanitaire révèle en creux, plutôt que l'égoïsme, l'insensibilité des classes privilégiées. L'espace d'un confinement, le privilégié est pourtant bien obligé de reconnaître qu'il dépend du travail des autres. Ce texte a été commandé puis refusé par un autre organe de presse. Socialter a décidé de le publier.

Mon coefficient privilège déjà haut a triplé avec le confinement. J’habite seul, et dans un appartement petit mais aussi lumineux que son occupant. Et surtout je travaille chez moi. A l’immense chance coutumière d’éviter le métro à 7h s’ajoute désormais celle d’être soustrait à l’obligation, faite à bien des travailleurs à l’heure où j’écris ces lignes en chaussettes, d’occuper un poste exposé aux postillons de leurs congénères.

Corollairement, mon quartier est habité par des gens que leur gratitude vis-à vis de l’ordre social qui les gratifie dispose à la civilité. Ils ne s’étripent pas au supermarché, respectent le mètre de distance dans la queue de la pharmacie, toussent dans leur coude, ne trafiquent pas les masques. Je suis donc autant à l’abri qu’il se peut en ces temps où l’abri est cher.
Qu’est ce qu’un privilégié? Quelqu’un qui ne subit pas, ou subit peu, le monde physique. La hauteur de la place d’un individu sur l’échelle des privilèges est inversement proportionnelle au nombre de fois par jour où le monde physique s’impose à lui.

Un privilégié ne subit pas la pluie, puisqu’un Uber l’attend déjà. Il ne subit pas les effluves de nourriture grasse d’une famille pauvre, puisqu’il voyage en première classe ; ni celle des toilettes dont il sous-traite l’entretien à une femme de ménage malienne. Il subit peu son corps : ne subit pas la faim, connait peu le froid, ne souffre jamais longtemps des dents. Il subira la mort et ses préliminaires mais pas tout de suite, plus tard, pour l’instant il diffère, il repousse, il tient à distance. Il n’a pas attendu le Corona pour pratiquer la distanciation. Son aisance matérielle lui est le plus efficace des gestes barrière.

Son aisance matérielle le protège de la matière.

On parle de son égoïsme, mais égoïsme n’est jamais le bon mot. Les faits moraux sont des faits de sensibilité, et les faits de sensibilité des faits sociaux. Les quartiers populaires sont parfois appelés quartiers sensibles. Symétriquement devrait-on appeler les quartiers bourgeois quartiers insensibles. Ce ne serait pas une notation morale mais spatiale. Une affaire de distance. Le privilégié n’applaudit les prolétaires soignants qu’en temps de crise parce que le reste du temps, il ne les croise pas. Il ne les voit pas suer, ne les entend pas souffrir. Son abondance de biens se paye de cette pauvreté en perception.

Une crise, qu’elle soit de foie ou financière, a ce bénéfice de rendre sensible ce qui ne l’était pas - le foie, la viralité de la finance. Le virus en cours touche majoritairement les pauvres, mais il a la bonté oecuménique d’affecter voire d’infecter quelques riches. Au privilégié, le réel soudain s’impose. D’abord par un ensemble de contraintes légales : rester chez soi, écourter ses footings, supporter ses enfants dont hier encore une nounou congolaise le soulageait, être acculé à un épique exode vers sa résidence secondaire de Normandie ou du Pays basque. Mais aussi par les canaux d’information qui, soudain épris de réel, explorent les mille ramifications de la situation, révélant au privilégié des pans entier du corps social. Il découvre ou redécouvre que son espace n’est indemne de matière que parce que chaque jour une chaine de gens, caissières, manutentionnaires, éboueurs, dépanneurs, soudeurs, maçons se la coltine à sa place. Il découvre ou redécouvre qu’il ne mange des fruits que parce que des gens les cueillent, ramassent, portent, transportent, livrent sur son palier. Il le redécouvre parce que l’actuelle limitation des déplacements crée une pénurie de bras dans ce secteur. C’est souvent par la négative, quand le travailleur manque à sa place invisible, que le privilégié réalise son existence.

L’inflation sensible que le privilégié connait ces jours ci durera-t-elle au-delà du confinement ? Dans cet élan oeuvrera-t-il a rematérialiser sa vie ? Sa sensibilité mutante provoquera-t-elle une mutation politique? Je n’y mettrais pas ma main à couper. Il en faut plus pour qu’un riche en vienne à passer par le chas d’une aiguille. Mais du moins puis-je espérer que, pendant quelques mois, quelques semaines, quelques jours avant la replongée dans l’insensible, le riche allergique aux discours contre le capitalisme, contre l’aberrante circulation de la marchandise tracée par la course aux profits, soit un peu moins agressivement prompt à les réfuter.


Écrivain, scénariste, réalisateur, critique littéraire, acteur ou encore dramaturge, François Bégaudeau est l'auteur de nombreux romans aux éditions Gallimard (collection Verticales) dont Vers la douceur (2009), La blessure, la vraie (2011), Deux singes ou Ma vie politique (2013) et En guerre (2018). Il s’attaque à la bourgeoisie de gauche dans son dernier essai, Histoire de ta bêtise (Pauvert, 2019).


Retrouvez notre entretien avec François Bégaudeau dans notre numéro « Tout le pouvoir au local »



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