Paumé.e.s dans nos repères : quels récits pour plus de sens ?

Paumé.e.s dans nos repères : quels récits pour plus de sens ?

Alors que les récits dominants ne nous font plus rêver, nous sommes nombreux à avoir plus de questions que de réponses. Ce désarroi nous rend littéralement paumé.e.s. La thérapie ne viendra pas d'influenceurs en développement personnel, mais de l'acceptation de cet état de fait et de nouveaux récits mobilisateurs. Tribune.

Nous sommes de plus en plus à nous sentir paumé.e.s, c’est à dire en quête de sens. Ce fameux « sens », on le trouve dans l’histoire qu’on se raconte à nous-même devant la glace le matin en nous lavant les dents (« je fais ce job dans l’alimentaire félin parce je veux me sentir utile »). On se raconte notre histoire familiale, notre flirt avec le mec du marketing, notre achat compulsif sur Asos, notre prochaine destination de vacances. Tout le monde n’a pas le talent d’Annie Ernaux ou de Simone de Beauvoir, mais si vous demandez à n’importe qui d’écrire sa vie, il en sortira un récit à peu près cohérent, avec son lot de rebondissements et de happy endings

Ces récits individuels s’inscrivent dans un récit plus grand, celui produit collectivement depuis que l’Homo sapiens se raconte des histoires de chasse au mammouth au coin du feu. 

En effet, difficile de contredire Nancy Huston et Harari, l’auteur de Sapiens, quand ils affirment que les humains sont des êtres fabulateurs : si nous avons construit des cathédrales, si nous faisons des séries sur des mafieux en 87 épisodes, si nous arrivons à cohabiter et travailler ensemble dans des open spaces à la moquette douteuse, si nous avançons dans un mur de plus en proche sans trop moufter, c’est parce que nous sommes capables de nous raconter des histoires. Individuelles, et surtout collectives. Selon Harari, c’est même grâce cette capacité proprement humaine que nous sommes devenue une espèce qui a pu croître et coloniser la Terre, n’en déplaisent aux autres espèces. 

Malgré (ou à cause) de ce CV impressionnant, nous sommes de moins en moins nombreux à adhérer aux récits dominants que nous proposent notre société occidentale en 2020 : la carrière toute tracée, le couple, la consommation, la belle montre (Rolex, pour ne pas la citer) qui donne du sens à la vie, du mythe de la croissance infinie dans un monde fini. 

La faute à qui ? Les coupables sont nombreux : les chercheurs qui alertent sur le réchauffement climatique (au point qu’ils encouragent à la désobéissance civile), les bananes suremballées, les inégalités sociales qui ne cessent d’augmenter, les mouvements féministes, la crise des migrants, des nouvelles voix qui à une époque pré-internet auraient probablement été cantonnés à une diffusion dans 15 fanzines à la sortie d’un concert, et qui aujourd’hui ont des des tribunes sur Instagram ou Youtube auprès de plusieurs millions de personnes. Bref, la génération « paum.é.e.s » (définition officielle : qui se pose plus de questions qu’elle n’a de réponses. Synonyme : se sentir en dissonance cognitive) se trouve confrontée à une telle entreprise de déconstruction des valeurs dominantes qu’on dirait qu’elle est née équipée d’un bulldozer intégré. On répète que nous sommes une génération en pertes de repères, mais nous prenons un malin plaisir à les déminer à grand coup de dynamite. Certain répliqueront à raison que nous n’avons plus vraiment le choix. 


Comment redonner du sens et sortir d’une paumitude généralisée ? Avec de nouveaux récits qui poussent à l’action. 

Nous n’arriverons pas à sortir d’une paumitude individuelle et d’un profond malaise sans la création de nouveaux récits qui se substituent aux récits dominants. Tous les coachs en développement personnel et les pensées positives ne suffiront pas à redonner un sens profond à notre existence. Car ce n’est pas uniquement de notre bien-être psychique dont il s’agit (même s’il s’agit aussi de ça) mais bien de la survie de notre espèce. 

Aujourd’hui, nous avons donc besoin de nouveaux troubadours pour raconter des récits qui nous sortiront de notre paumitude collective. Pas pour nous endormir mais pour nous faire passer massivement à l’action. Nous avons besoin d’informateurs, de rêveurs, de lanceurs d’alertes, de conteurs. Nous avons besoin de lire, d’écouter, de regarder des histoires qui nous transforment, nous donnent envie de sortir de cette paralysie. Nous n’avons pas besoin d’un récit, mais d’une pluralité de récits alternatifs. 

Les récits de l’effondrement portés par Pablo Servigne sont particulièrement puissants, tout comme ceux qui proposent des alternatives comme Cyril Dion dans Demain. Nous avons besoin de lire des utopies pragmatiques comme Ecotopia d’Ernest Callenbach (écrit en 1972 !), des dystopies tout aussi pragmatiques comme Les Furtifs d'Alain Damasio et des récits de résistance comme Bâtir Aussi des Ateliers de L’AntiMonde sans oublier les blockbusters comme Avatar

Make vulnerability great again ! 

Au delà de nouveaux imaginaires, nous avons aussi besoin, et c’est là une première marche préalable aux nouveaux récits, d’accepter que nous sommes paumé.e.s. Car aujourd’hui, se dire paumé.e, c’est faire la preuve d’une grande vulnérabilité. C’est oser dire qu’on veut sortir des clous, dans une société où le regard des autres est sévère quand on ne coche pas les cases ou qu’on s’en affranchit (car oui, n'oublions pas que si nous sommes nombreux à déconstruire les codes, nous restons très minoritaires). C’est oser s’avouer faible, faillible, en difficulté dans un monde où on nous incite à garder la face, à ne pas montrer nos émotions, à cacher nos difficultés. Pourtant, nous traversons sans cesse des phases d’inconfort dans nos vies, suite à des prises des consciences progressives ou liées à des chocs personnels. Sans reconnaissance de ces états d’inconforts inhérents à notre condition humaine, nous ne pouvons pas passer à l’action. Il s’agit de libérer la parole et d’être capable d’affirmer haut et fort « je ne me reconnais pas dans les valeurs qu’on me propose, je suis en dissonance dans ce job, dans cette ville »

Cette première marche est préalable à chaque transition personnelle ou professionnelle (cette catégorisation a-t-elle un sens ? Vous avez deux heures). A chaque nouvelle étape de ce processus, nous devenons plus résilients, plus aptes à trouver ce qui est juste pour nous et pour les autres. Nous retrouvons plus de sens. 

Nous avons besoin donc de répéter et raconter des histoires de paumitudes, que chacun brandisse le fait d’être paumé.e comme une fierté, qu’on en fasse des t-shirts en coton bio fabriqués localement. Que la phrase « je suis paumé.e » devienne la phrase la plus sexy du moment. Que la somme de nos paumitudes individuelles créent l’aveu collectif d’une vulnérabilité assumée qui permettra de passer massivement à l’action pour un profond changement systémique vers une société durable et inclusive. Qu’on puisse enfin tendre vers des récits qui ont réellement du sens. 


Qui sommes nous ?

Paumé.e.s est une communauté makesense qui propose à chacun se rencontrer dans la vraie vie lors d’apéros paumé.e.s (dans le sens au travail, dans ma fin du monde, dans mon engagement, dans mon mode de vie, dans ma confiance en moi,...) organisés par des superpaumé.e.s bénévoles. Le but ? S’inspirer et explorer ses dissonances cognitives lors de petits ateliers d’intelligence collective pour mieux passer à l’action. 

Par Aurore Le Bihan, co-initiatrice de la communauté paumé.e.s. 

 

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