Un forum pour les plateformes coopératives

Un forum pour les plateformes coopératives

Même si la progression d'Uber, Deliveroo ou Airbnb et de leur modèle sur le marché des services semble inarrêtable, les plateformes coopératives qui veulent donner une alternative à ces géants s'organisent et refusent tout fatalisme. Retour sur le Forum des plateformes coopératives au service des citoyens et des territoires organisé par la Coop des Communs avec le soutien de la Ville de Paris.



S’unir pour proposer une alternative

 

Uber dans le transport de passagers, Deliveroo dans la livraison, Airbnb dans le logement… Ces plateformes numériques ont su, chacune dans leur secteur, s’imposer comme des intermédiaires quasiment indispensables. Certains ont même des ambitions trans-sectorielles. Le 16 octobre, Steve Salom, directeur général d’Uber France, déclarait ainsi au micro de France Inter : “Nous voulons devenir la plateforme des mobilités. (...) Une plateforme pour tous les usages quotidiens.” Autrement dit, la société veut intégrer à sa plateforme numérique tous les moyens de locomotions possibles — voitures, trottinettes, vélos et maintenant scooter.

Nul n’ignore plus que la simplification et la rapidité du service qu’offrent ces plateformes va de pair avec une détérioration des conditions de travail d’une main d’oeuvre éclatée, un changement du mode de consommer et une forme d’appropriation des biens. La précarisation engendrée par cette “disruption” a motivé certains entrepreneurs à développer des alternatives mobilisant les technologies numériques tout en offrant une sécurité aux travailleurs : les plateformes coopératives.

Mais sans capitaux ni soutien de la puissance publique, les plateformes coopératives se rendent à l’évidence : ce n’est qu’en s’unissant qu’elles auront une chance de remporter leur bras de fer avec les mastodontes du secteur.

Cette union est justement l’objectif du réseau Plateformes en Communs, projet porté par La Coop des Communs, qui organisait une journée de débats : le "Forum des plateformes coopératives au service des citoyens et des territoires”. Pour la première fois, le vendredi 11 octobre à la Bourse du Travail de Paris, les membres des plateformes coopératives, les chercheurs spécialistes des "communs" et des acteurs publics se sont réunis pour créer des partenariats et associer leurs projets autour d’un horizon commun. Pour cela, la journée prévoyait notamment des ateliers de discussion et des tables rondes entre chercheurs et acteurs de ces plateformes coopératives. Socialter s’est glissé dans l’atelier “Tourisme et habitat” qui rassemblait, entre autres, Les Oiseaux de passage, Fairbnb, ainsi qu’une chargée de mission “Partenariats et Tourisme” de la Direction de l’Attractivité et de l’Emploi de la Ville de Paris. 

 

Des récits pour se distinguer d’Airbnb

 

Jérôme Giusti, fondateur du cabinet d’avocat metalaw, en charge d’animer la discussion, n’hésite pas à décrire le projet de ces plateformes coopératives comme appartenant à une “contre-culture”, faisant ainsi référence à l’histoire même de la Bourse du travail. L’exercice définitionnel semble indispensable : “Comment distinguer juridiquement les “vraies plateformes” et les “fausses plateformes” collaboratives : autrement dit, comment distinguer légalement les plateformes qui assurent une simple médiation; et les plateformes pour une industrie marchande ? Comment inscrire cette distinction dans la loi ?

Si la distinction juridique semble difficile à trouver, les participants à l’atelier lui préfèrent une ligne de fracture idéologique : celle des communs, entendus comme “les biens communs”. Ce qui distingue les plateformes coopératives des autres plateformes, c’est qu’elles invitent les consommateurs à prendre part à l’expérience de la coopérative et donc à l’organisation et la distribution des biens communs.

C’est par exemple le cas de la plateforme spécialisée dans l’expérience touristique, Les Oiseaux de passage qui met en avant les valeurs d’hospitalité, d’humanité et de coopération à propos du bien commun qu’est le voyage. Or, pour pouvoir se distinguer nettement de plateformes comme Airbnb, “il faut produire des récits qui donnent du sens à ce que nous faisons” et à l’expérience particulière qu’auront les consommateurs, souligne Clément Simonneau, co-gérant de la SCIC Les Oiseaux de passage. Faire d’un voyage touristique l’occasion d’une expérience culturelle et sociale est, par exemple, une manière d’ajouter de la valeur par rapport au simple fait de louer un appartement sur une plateforme : c’est ce que propose Fairbnb qui reverse 50% des bénéfices au bien commun local et entame une collaboration avec les Oiseaux de passage pour proposer, en plus d’une offre de logement, un parcours de découvertes culturelles. 

 

Poser aux collectivités des questions de société ou leur proposer des solutions ? 

 

Des initiatives auxquelles est attentive la représentante de la Ville de Paris et chargée de mission Partenariat et Tourisme, présente dans la salle. L’occasion de permettre une rencontre avec les acteurs de ces plateformes qui voudraient s’implanter à Paris, faisant alors entrer dans la discussion les enjeux d’une collaboration entre les institutions et les plateformes. Ces dernières défendent des “valeurs” autour des communs qui, pour certains participants, devraient être également défendues par les institutions publiques.

Il faut poser aux élus des questions de société”, lance une participante, sous-entendant que le projet des plateformes coopératives n’est pas suffisamment compris ou entendu par les collectivités. “Il faut surtout proposer des solutions aux élus, et pas uniquement des discours”, réplique alors la représentante de la ville de Paris. La rencontre n’est pas exempte de tensions… qui se matérialisent notamment autour des Jeux Olympiques de 2024, sujet central pour le tourisme et l’habitat en Île-de-France. “Des jeux économiquement et socialement solidaires”, censés être une aubaine pour ces plateformes qui dénoncent pourtant un écart entre le discours des élus et la réalité de la collaboration.

Produire des discours et des récits, certes. Mais de solutions, les coopératives n’en manquent pourtant pas non plus : du partage de données entre les plateformes à la standardisation technique ou la mutualisation des outils. Reste qu’il sera difficile de percer si le lien avec les institutions ne s’approfondit pas davantage...

 

Un projet de déclaration porté à Bruxelles et New York

 

Ce forum, première en France, dépasse en réalité largement les frontières de l’Hexagone et s’inscrit dans un mouvement international d’unification des plateformes alternatives initié par le “Platform Cooperativism Consortium” (PCC) qui se réunira du 7 au 9 novembre prochain à New York. Le PCC supporte l’économie des plateformes coopératives à travers la recherche, l’expérimentation, l’éducation, le support technique, la promotion, la coordination des fonds et des événements. Fondé autour du concept de plateforme coopérative développé par l’universitaire Trébor Scholz dans l’ouvrage Coopérativisme de Plateformes (Fyp, 2016), ce consortium entend promouvoir les idées de propriété collective, de gouvernance démocratique, de justice, de durabilité écologique et sociale, et défend le projet d’un bien commun mondial et ainsi que le renouvellement de la lutte syndicale.

Plateformes en commun s’y rendra pour porter la voie des plateformes numériques françaises à travers une déclaration en faveur “d’une politique de soutien aux plateformes coopératives numériques” pour “créer et entretenir des alliances et promouvoir des moyens.” Cette déclaration propose de “créer un écosystème favorable aux plateformes alternatives” en invitant, les plateformes à “s’inscrire dans des logiques de coopérations (...) notamment avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire”,  “les collectivités locales à soutenir ces plateformes”; et le monde de la recherche à “éclairer les pratiques et les modèles”. Affaire à suivre.



Socialter s’est déjà penché de plusieurs fois sur l’alternative aux plateformes géantes avec, par exemple, la traduction par Philippe Vion-Dury de Platform Cooperativism de Trebor Schloz, un ouvrage fondateur; la publication d’une tribune de Bastien Sibille, fondateur de Mobicoop, appelant à “court-circuiter Uber, Deliveroo et Blablacar”; ou encore l’interview de Nicole Alix, présidente de Coop des Communs dans Socialter n°27 : Ils veulent l'argent d'Uber.

Abonnez vous !
Où trouver SOCIALTER en kiosque ?

TOP 5 stories

  • "L'écologie politique doit mener un gros travail pour accéder au pouvoir"

    Cet article a été initialement publié dans notre (...)
    >
  • Le numéro 38 de Socialter sort en kiosque le 12 décembre ! Sommaire

    Le numéro 38 de Socialter sort en kiosque le 12 décembre ! Sommaire

    Les Ennemis de l'Ecologie :  DOSSIER  Manuel de (...)
    >
  • Carte Cadeau Hors-série

    Carte Cadeau Hors-série "Imaginaires"

    >

TOP 5 contribution

  • "Nous voulons des coquelicots": une pétition contre les pesticides

    NOUS VOULONS DES COQUELICOTS Appel des 100 pour l’interdiction (...)
    >
  • Philippe Bihouix : Start-up nation ? Non, low-tech nation !

    Philippe Bihouix : Start-up nation ? Non, low-tech nation !

    Low-tech : avouons que le terme n’est pas, de prime abord, (...)
    >
  • Hugues Sibille : « L'opposition entre économie et écologie est stérile »

    Hugues Sibille : « L'opposition entre économie et écologie est stérile »

    Le départ de Nicolas Hulot fait couler beaucoup (...)
    >
  • Monnaies locales : 10 leviers pour les développer à grande échelle

    Monnaies locales : 10 leviers pour les développer à grande échelle

    Le succès du film « Demain » a (...)
    >
  • Comment nous pouvons court-circuiter Uber, Deliveroo et Blablacar

    Comment nous pouvons court-circuiter Uber, Deliveroo et Blablacar

    À l’heure où les enjeux de mobilités sont (...)
    >