Science-fiction, philosophie et sciences croisent leurs regards sur les futurs de la santé

Science-fiction, philosophie et sciences croisent leurs regards sur les futurs de la santé

Certains romans de science-fiction peuvent parfois nous troubler par leur capacité à anticiper les innovations à venir, dans leurs aspects négatifs comme positifs. "Qu'attendons-nous pour réunir les scientifiques et les auteurs de science-fiction pour qu'ils partagent leurs visions ?", allez-vous dire. Il n'y avait qu'à demander. Retour sur la soirée "Anticiper les futurs de la santé : la science-fiction à la rencontre des soignants et des chercheurs", organisée par L'Espace éthique d'Île-de-France et la maison d'édition de science-fiction "La Volte".

Toujours il y a eu des poètes et des bouffons pour se soulever contre l'écrasement de la pensée créative par le dogme. Métaphorisant, ils dévoilent l'a-pensée littérale. (...) Ils s'éveillent à la merveille, dissolvent la certitude, bannissent la crainte et dénouent les corps. Le prophète dénonce les croyances, manifeste les superstitions, éveille les personnes, en tire la force et la flamme. Les sommations que lancent poésie, intuition, théorie, à l'avance du dogme sur l'esprit, ont-elles de quoi mener à une révolution de l'éveil ? Ce n'est pas impossible.

 

C’est par cette citation tirée de La convivialité d’Ivan Illich (1973) que Sébastien Claeys, responsable de la médiation à l’Espace éthique Île-de-France et chroniqueur pour Socialter, a clos la soirée “Anticiper les futurs de la santé : la science-fiction à la rencontre des soignants et des chercheurs”, comme une invitation à croiser la recherche, le soin et la littérature pour amener à cette “révolution d’éveil”. Un éveil quant aux évolutions futures de la santé que des autrices de science-fiction, des philosophes et des scientifiques ont tenté d’appréhender. Car l’usage de ces innovations dans le champ de la santé pose des questions, éthiques certes, mais aussi techniques, politiques et philosophiques, qui ne sauraient réduire le débat à une simple confrontation entre technophobes et technophiles. C’est pour dépasser ce clivage que l’Espace éthique Île-de-France et la maison d’édition de science-fiction “La Volte” ont décidé de se rassembler pour 2h30 de discussions. 

 

Les normes de santé à l’épreuve de la science-fiction

 

La première discussion croisait les regards de Sabrina Calvo, écrivaine et conceptrice de jeux vidéos, et de Stuart Calvo, coordinatrice du recueil de nouvelles Demain la santé (édition La Volte), sur la manière dont la science-fiction s’est emparée du sujet de la santé. L’occasion pour Stuart Calvo d’esquisser une théorie de la science-fiction qui “cherche à comprendre le dehors et le dedans de nos sociétés” pour comprendre notre époque. Un terrain, donc, où les sciences ne s’aventurent généralement pas. La science-fiction, elle, est en mesure d’interroger les normes de santé qui régissent notre système actuel, voire d’esquisser leur redéfinition.

Si la maladie se définit comme un écart par rapport à des normes de santé, la science-fiction peut se laisser la possibilité de changer ces normes et imaginer un futur possible, qu’il soit dystopique ou utopique. C’est d’ailleurs un point sur lequel insiste “La Volte” : sortir de la logique de l’effondrement qui est très répandue dans la science-fiction actuelle pour “créer des utopies et ainsi ouvrir le champ des possibles”. Sabrina Calvo, partageant son expérience personnelle, perçoit dans la transformation de genre, une opportunité, offerte par le soin, “d’articuler un rapport au réel très pertinent car il est une porte d’entrée vers la libération.” La littérature, affirme-t-elle en se référant à la conception de “la fantastique” chez le poète Novalis, “peut permettre aux individus de chercher une forme de soin poétique” plus puissant que le soin physique que peuvent apporter la technologie ou les sciences : alors que la technologie a des limites, la poésie, elle, est capable de créer à partir de rien, de faire que “le rêve devienne monde” (pour reprendre la lecture que fait Georges Gusdorf de la conception novalisienne de la fantastique dans L’homme romantique).

 

Quelles limites éthiques pour le futur de la santé ?


La question de la limite était d’ailleurs au cœur de cet événement. Quoique le développement technologique semble aujourd’hui avoir pour limite celles de son concepteur, l’homme, l’essor de l’intelligence artificielle pourrait, à l’avenir, changer la donne. Mais est-ce un futur souhaitable ?

C’est sur la nécessité de poser des limites éthiques et épistémologiques au progrès technique que Léo Coutellec, défendant une forme de “slow science”, a insisté lors d’une table ronde intitulée “Big Mother prend soin de vous !”. Aux côtés du maître de conférences en épistémologie et éthique des sciences contemporaines : Li-Cam, écrivaine publiée par La Volte, et Alexei Grinbaum, physicien et philosophe.

Selon ce dernier, les problèmes éthiques que posera le futur de la santé seront d’abord ceux de la responsabilité (retrouvez son interview dans le n°34 de Socialter). “Les nouveaux médecins devront-ils apprendre à coder des machines ? Qui sera responsable du soin ou de l’erreur de diagnostic ? Quelle sera la relation du médecin au patient ? Est-ce que le patient qui fait confiance au médecin, va-t-il toujours lui faire confiance s’il utilise un logiciel ?”. Pour le philosophe, il faut s’attendre à ce que “la souveraineté de la décision soit peut-être déplacée de l’humain à la machine” et donc que le problème de la responsabilité soit la première question à laquelle l’éthique future doive répondre. 

Léo Coutellec, de son côté, affirme que l’enjeu devrait moins être celui de la responsabilité, accessoire voire même trompeur, mais d’un ralentissement des progrès et des évolutions technologiques. Pour lui, la révolution numérique que nous connaissons ne fait qu’élargir l’écart entre “la puissance computationnelle”, notre capacité à récolter des données par le numérique, et notre “puissance interprétative”, une capacité à donner du sens à ces données. Cette puissance interprétative, encore à disposition des scientifiques, risquerait, si l’écart devenait trop grand, d’être déléguée à la machine elle-même. “La boucle serait alors bouclée” : la machine assurerait à la fois la récolte et le traitement des données, ce qui déléguerait à la seule “Big Mother” la charge de nous soigner.

Pour prévenir cette éventualité, Léo Coutellec demande l’application de trois critères pour une créer une “database de médecine pertinente” : qu’elle soit appropriée (c’est-à-dire qu’il réponde à de réels enjeux et besoins formulés collectivement, faisant entrer les enjeux politiques liés à l’évolution technologique dans le débat) ; qu’elle soit appropriable (“Est-ce que les systèmes techniques que l’on est en train de construire autour des big data sont toujours appropriables par les humains ?”) ; et qu’elle soit réversible (que l’on puisse revenir en arrière). Imposer des limites au développement technologique d’un côté, identifier qui sera probablement responsable d’une erreur de la machine de l’autre : le débat pour une nouvelle éthique de l’IA dans la santé est ouvert.

 

Science-fiction et fiction scientifique 

 

Au sein de ce débat théorique, la fiction semble avoir toute sa place. En témoigne l’usage répété des fictions et expériences de pensée par les interlocuteurs. Léo Coutellec va même jusqu’à postuler que la frontière entre la science et la fiction n’était pas si évidente à cerner. “La science est toujours une fiction, et ce au moins de trois façons”. Tout d’abord, elle est “productrice de fiction” (l’hypothèse, utilisée dans toutes les sciences, est une fiction). Ensuite, elle “se vit sociologiquement comme un espace fictionnel. Souvenons-nous, complète-t-il, de ce que disait Bourdieu : “la science est une fiction sociale qui n’a rien de fictif socialement”). Enfin, la science “est dépendante de la fiction en ce que la fiction est consubstantielle à l’aventure scientifique stimulée par l’imaginaire scientifique”. 

Comment, dès lors distinguer la science-fiction de la fiction scientifique ? Sans doute la réponse est à trouver dans le discours des auteurs de science-fiction eux-mêmes. C’est ce qui ressort dans celui de Li-Cam qui attache un soin tout particulier à prévenir ses interlocuteurs lorsqu’elle parle sous le mode de la science-fiction ou non. Ainsi, rappelant combien sa pratique d’autrice de science-fiction avait évolué, la confrontant de plus en plus aux recherches des scientifiques, elle envisage le futur de la santé sous l’angle de la dystopie puis de l’utopie. En imaginant, à partir du Big data (l’ensemble de nos données personnelles dont nos données de santé), que nous aurons tous un capital ou un profil santé initial qui nous discriminerait dès la naissance, une série de questions se posent : “Comment ces informations extrêmement personnelle qui touchent à l’intimité humaine seront-elles stockées ? Comment seront-elles traitées ou protégées ?” 

Mais faire de la science-fiction, ce n’est pas nécessairement verser dans la dystopie. C’est pourquoi, et c’est la plasticité même que permet la fiction, Li-Cam envisage des situations dans lesquelles la technologie pourrait être bénéfique : l’intelligence artificielle pourrait être utile pour générer de la transdisciplinarité qui permettrait de relier les spécialistes pour réduire le parcours santé des malades. Cela pourrait ainsi répondre au problème posé par la spécialisation des sciences de la médecine en unifiant différents champs de connaissance et améliorer le soin.

Autant d’hypothèses et d’imaginaires qui prouvent que réunir les scientifiques, les philosophes et les auteurs de science-fiction fait naître un débat fertile. Il semblerait que “la pensée créative” dont parlait Ivan Illich ait su trouver un foyer, ce soir-là, à la Bellevilloise.

 

 

Image : Rick and morty, saison 2-épisode 8

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