L'écologie profonde : le courant qui retrouve un second souffle

L'écologie profonde : le courant qui retrouve un second souffle

L'écologie profonde d'Arne Næss, courant philosophique et militant rejetant l'anthropocentrisme de la société occidentale et dénonçant les positions des écolos « mainstream », a tenté de paver la voie à une spiritualité écologiste contemporaine. D'abord diabolisée en France, elle trouve aujourd'hui un nouveau souffle, comme une réponse métaphysique aux éco-anxieux, collapsologues et autres citadins en mal de nature sauvage.

Cet article a été initialement publié dans le numéro 36 de Socialter, "Et si tout devenait gratuit ?", disponible en kiosque à partir du 7 août ou sur notre boutique en ligne.


Des fjords norvégiens aux grands espaces américains en passant par les éco-villages français, l’écologie profonde a exalté chez plusieurs générations de militants l’ivresse du retour à la nature sauvage. Ce mouvement, né dans les années 1970, est longtemps resté méconnu dans l’Hexagone, jusqu’à ce que l’œuvre de son père fondateur, le philosophe norvégien Arne Næss, soit traduite en français il y a dix ans, au moment de sa mort. « Plus on se connecte au monde et plus on a d’arguments à faire valoir contre la généralisation des équipements industriels », écrivait celui qui a trouvé une bonne partie de son inspiration philosophique lorsqu’il n’enseignait pas à l’université, dans sa cabane montagnarde de Tvergastein, perchée à 1 500 mètres d’altitude. Rejetant l’anthropocentrisme, il invite ses lecteurs à opérer un travail spirituel – une « écosophie » – devant permettre de développer un nouveau rapport au vivant, « biocentré » et égalitaire, que l’homme moderne aurait perdu de vue dans la société industrielle. 

Le mouvement créé par Næss a fait entrer l’écologie dans le champ philosophique, tout en inspirant des militants radicaux adeptes de l’action directe, comme ceux d’Earth First ! aux États-Unis dans les années 1980, promoteurs du sabotage de centrales nucléaires ou de stations de ski. « Dans les années 1990 en France, il y eu un embargo intellectuel sur l’écologie profonde." Luc Ferry, dans son essai Le nouvel ordre écologique, a accusé Næss d’être un anti-humaniste à la pensée fascisante. Selon lui, être moderne, c’est s’arracher à la nature. En conséquence, tous ceux qui veulent nous faire renouer avec une forme de nature originelle, comme les écologistes profonds, sont au choix des réactionnaires ou des hippies “new age”.




« Après cette charge, aucun éditeur français ne s’est aventuré à publier du Arne Næss ni aucun écologiste à s’en revendiquer
», raconte Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject, qui a été l’une des premières à publier des ouvrages de Næss en français. Après avoir longtemps traîné une réputation sulfureuse, l’écologie profonde a peu à peu acquis droit de cité en France, même si elle reste critiquée pour son mysticisme. Aujourd’hui, ceux qui s’en réclament, comme les adeptes de l’écopsychologie, se placent davantage sur un plan spirituel, loin de la lecture radicale des militants radicaux anglo-saxons de la première heure.

 

Næss, précurseur de la collapsologie ?


« Dans les années 2000, lorsque j’ai commencé à animer des ateliers d’écopsychologie, on était considérés comme une secte, des éco-terroristes, y compris par certains militants écologistes. » Fondatrice de l’association des Roseaux dansants en 2007, Claire Carré a importé en France la méthode du Travail qui relie, « une application concrète de l’écologie profonde » développée par  la militante américaine Joanna Macy. Chaque mois, elle encadre une vingtaine de participants qui s’immergent pendant quelques jours dans la nature et prennent part à des ateliers collectifs, mélange de méditation bouddhiste, de groupes de parole et de rituels néo-animistes, qui ont pour but de reconnecter des écolos occidentaux à la nature sauvage. « Ce n’est ni une thérapie ni du développement personnel. Le but, c’est de comprendre qu’on est tous dans le même bateau face à l’urgence climatique, tient à préciser Claire Carré. Le premier jour, nous honorons ensemble notre peine pour le monde qui s’écroule. Puis on essaie de trouver ensemble un regard neuf sur la nature, de s’en émerveiller comme le ferait un enfant ».

La méthode du Travail qui relie a fait des émules en France. La Canopée bleue, nouvellement créée, s’est lancée dans les « bains de forêt » et a organisé récemment ses premières journées de l’écologie profonde en mai dernier, dans le Maine-et-Loire, parrainées par Satish Kumar, militant écologiste indien défenseur de la simplicité volontaire. «
Notre travail est aujourd’hui beaucoup mieux accepté et de plus en plus de monde vient participer. Beaucoup de personnes proches des collapsologues sont sensibles à notre démarche. D’ailleurs, leur succès médiatique nous a ramené pas mal de monde », se félicite Claire Carré. Occultée par le triomphe du récit néo-libéral dans les années 1980 et 1990, la spiritualité inhérente à l’écologie profonde germe dans le sillon tracé par la popularité des théories et travaux annonçant un effondrement prochain du système capitaliste.

Difficile de ne pas voir un lien de filiation entre l’écosophie de Næss et la « collapsosophie », terme popularisé par Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et Raphaël Stevens,  figures de proue de la collapsologie, dans leur dernier essai
Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018). À quelques dizaines d’années d’écart, les deux intellectuels militants s’attaquent à la philosophie cartésienne, qui sépare strictement l’homme et la nature. « Ce qui m’a le plus touché chez Naess, c’est sa définition de l’identité humaine élargie à son environnement naturel, une notion qui m’est familière en tant que biologiste mais qui devient fondamentale d’un point de vue philosophique, commente Gauthier Chapelle. Notre travail s’inscrit complètement dans cette filiation. Et comme Naess à son époque, nous sommes jugés trop “naturalisants” par certains écologistes rationalistes qui n’appréhendent que le côté scientifique des choses. »




Pour le trio de collapsologues comme pour Naess, le changement climatique est le prix que doit payer l’homme moderne pour avoir trop longtemps cherché à s’extraire de son environnement. Vouloir renouer le lien entre les deux par le biais de la spiritualité reste une réflexion et une pratique assez mal perçue, particulièrement dans un pays laïc comme la France. «
Enlacer des arbres, ça me fait du bien, mais j’évite de le faire devant un militant socialiste ou libéral pour ne pas l’effrayer. » Le Travail qui relie et l’écologie profonde parlent à ceux qui ne croient plus ni dans le mythe du progrès technique et de la croissance ni dans les grandes religions monothéistes. Et permet à certains militants écologistes de renouer avec une vision du monde englobante, tout en créant en parallèle des réseaux concrets d’entraide dans leurs projets.

Même certains catholiques semblent tentés par la nouvelle vision de la nature et le grand récit écologique proposé par Næss, «
notamment au sein de l’association Chrétiens unis pour la terre, accusée par d’autres franges catholiques plus traditionnelles d’être des païens car ils refusent l’anthropocentrisme », analyse Jean Chamel, anthropologue à l’université de Lausanne, auteur d’une thèse sur la pensée écologiste et l’écopsychologie. Signe que de tous côtés, on cherche à investir l’écologie d’un sens spirituel et d’un potentiel narratif positif, qu’elle soit « intégrale » chez Urgence écologie ou « profonde » chez le philosophe norvégien. « Ce qui animait Næss, ce n’était pas l’ambition de décrire les effets angoissants de la crise climatique, mais plutôt l’envie de voir le monde naturel autrement », complète Baptiste Lanaspeze. 

 

Lutter contre la civilisation industrielle 


Si l’écologie profonde a placé la défense des écosystèmes naturels sur un plan largement spirituel et introspectif, ses hérauts n’ont pas pour autant abandonné le terrain militant de l’action directe et de la désobéissance civile. Næss les a lui-même pratiquées en 1970, en s’enchaînant à la falaise de Mardalsfossen pour protester contre la construction d’un barrage hydroélectrique. Son texte en huit points, publié pour la première fois en 1973 et régulièrement actualisé depuis, a fait office à la fois de manifeste politique et de guide éthique à l’usage des écolos, au moment où naissent quelques-unes des grandes associations internationales de défense de l’environnement comme Greenpeace ou Sea Shepherd. Le philosophe norvégien y affirme « la valeur intrinsèque de tous les êtres vivants » et l’interdiction pour les êtres humains de « réduire cette diversité et cette richesse, sauf pour satisfaire leurs besoins vitaux ». 


Une charge en creux contre les infrastructures industrielles, le modèle économique occidental et la croyance en un progrès technique perçu comme seul moteur de développement de l’humanité. Pour les tenants de l’écologie profonde, la « croissance verte » n’est qu’une illusion à mettre au crédit des écologistes dits « superficiels », qui luttent contre la pollution sans s’attaquer aux racines du problème et voient la nature comme un simple ressource. Encore plus polémique, le point où il expose que « 
les êtres humains se porteraient mieux s’ils étaient moins nombreux et que les autres êtres vivants ne s’en porteraient que mieux ». La simplicité et la radicalité de la plateforme en a rapidement fait un guide pratique à destination d’une frange radicale du mouvement écolo américain, d’Earth First ! dans les années 1980 à Deep Green Resistance (DGR) à partir des années 2010, dont une branche française se structure depuis 2018 autour de Nicolas Casaux, traducteur français de Derrick Jensen, fondateur américain de DGR et partisan du sabotage pour des motivations environnementales.




Affirmant que «
 les besoins du monde naturel sont plus importants que les besoins du système économique », DGR France encourage à l’action directe pour accélérer la chute de la civilisation industrielle, seule condition permettant selon eux la sauvegarde de la biosphère. Pour l’heure ces positions restent largement théoriques et leur groupe n’a revendiqué aucune action. Des positions radicales, au carrefour de l’écologie profonde et de l’anarcho-primitivisme (1), qui tranchent avec le côté gentiment « new age » des adeptes du Travail qui relie. Des éco-guerriers aux éco-psychologues, beaucoup se sont saisis des concepts de Næss, en le chargeant de sens différents, tantôt spirituel, tantôt anticapitaliste. 

« Ré-ensauvager l’Europe »


«
Aujourd’hui l’enjeu, c’est que les aspirations au bien-être et au retour à la nature d’une partie de la population s’accompagnent d’un changement de société plus profond, d’une rupture avec le néo-libéralisme », analyse Benjamin Joyeux, co-fondateur du Rassemblement pour le vivant aux côtés du polémiste végan Aymeric Caron, un parti politique se réclamant directement de l’écologie profonde. Antispéciste, appelant à un contrôle mondial des naissances et à la décroissance, la petite formation politique a aussi fait de la reconnaissance de l’écocide (la destruction de milieux naturels) l’un de ses combats politiques. L’attribution d’une personnalité juridique à des éléments naturels, conscients ou non, afin de protéger leur écosystème des interventions humaines néfastes est un concept juridique qui découle en partie des concepts philosophiques de l’écologie profonde.

« 
Næss fut l’un des premiers à pointer que notre rêve millénaire de s’affranchir des contraintes “naturelles” et de graviter comme hors-sol au sein d’un système conceptuel qui ne se préoccupe que de nous-mêmes nous conduit à notre perte », affirme Valérie Cabanes, juriste en droit international et présidente d’honneur de Notre Affaire à Tous, qui milite elle aussi pour la reconnaissance de l’écocide comme un crime. « Mais ces idées restent très difficiles à porter dans la sphère partisane. Pour beaucoup, les écologistes français ont baigné dans le post-marxisme et une pensée très matérialiste incompatible avec la dimension comportementale et relationnelle de la pensée de Næss qui appelait à une autre façon d’être au monde », poursuit Benjamin Joyeux, dont le parti s’oppose à Europe Écologie – Les Verts.


Anthropocentristes d’un côté, biocentristes de l’autre, la ligne de fracture conceptualisée par Næss – écologistes « superficiels » contre écologistes « profonds » – se fait sentir dans le jeu politique français. Pas vraiment éco-socialistes, à mille lieux des « écologistes » d’EELV, comme les surnomme Benjamin Joyeux, les idées de l’écologie profonde restent minoritaires, mais progressent sur une ligne de crête idéologique floue, entre spiritualité et radicalité philosophique. Elles trouvent un écho dans les critiques de l’écologie « libérale-compatible » et les appels au renversement du modèle productiviste, portés autant par le philosophe Dominique Bourg, tête de liste d’Urgence écologie aux dernières européennes, qui appelle à « ré-ensauvager l’Europe » (proposition n°28 de son programme) que par les antispécistes du Rassemblement pour le vivant. Pour Baptiste Lanaspeze, c’est simple:
« Næss a tellement révolutionné notre façon de percevoir la nature que sa pensée influence, consciemment ou non, toute la première génération de penseurs français de l’écologie qui émerge depuis une dizaine d’années»

1. Courant anarchiste critique de la civilisation industrielle et de la technologie, analysées comme matrices de l'oppression d'État, et qui rejette la notion de progrès technique. Un de ses théoriciens les plus connus, l'Américain John Zerzan, appelle à s'inspirer des sociétés préhistoriques de chasseurs-cueilleurs.

 

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