Alain Caillé : Éloge raisonné de la gratuité

Alain Caillé : Éloge raisonné de la gratuité

L'aspiration à la liberté a traversé les époques et les continents. Figure de l'impossible pour les uns, socle des sociétés premières et traditionnelles pour les autres, dans quelle mesure la gratuité, indissociable du don, pourrait-elle être un instrument de liberté et d'émancipation collective ?

* Alain Caillé est un sociologue français qui a participé à la redécouverte des travaux de l’anthropologue Marcel Mauss sur le don. Il dirige la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale) et a consacré de nombreux ouvrages à ces questions, dont Extensions du domaine du don qui paraîtra en septembre aux éditions Actes Sud.

Cette tribune a été initialement publiée dans le numéro 36 de Socialter, "Et si tout devenait gratuit ?", disponible en kiosque à partir du 7 août ou sur notre boutique en ligne.

 

Proposer un « éloge raisonné de la gratuité », c’est courir le risque de rebuter d’entrée de jeu le lecteur. Dans cette formulation quelque chose met sourdement mal à l’aise, comme s’il s’agissait de marier le chaud et le froid, la carpe et le lapin, de concilier des inconciliables. Peut-on rechercher raisonnablement la gratuité ? La gratuité peut-elle être du côté du raisonnable ? Voilà qui n’est nullement évident. D’un côté, l’idée de gratuité évoque ce que nous désirons au plus haut point : recevoir tout ce que nous désirons, sans avoir besoin de rendre ni même de demander. 


Mais, d’un autre côté, elle représente aussi la figure par excellence de l’impossible
. « There is no such thing as a free lunch [il n’existe pas de repas gratuit] », disent les Anglo-Saxons. Et il y a peu de chances que « demain, on rase gratis ». Ainsi prise en étau entre désirabilité extrême et impossibilité radicale, l’aspiration à la gratuité semble devoir échapper à la raison. Et plus encore, peut-être, au raisonnable, à la mesure. La gratuité pure, n’est-ce pas ce qui semble devoir couler à flots, en abondance, sans jamais s’arrêter ?

Et pourtant, il nous faut bien procéder à des arbitrages et déterminer quelle part de nos désirs il est effectivement possible de satisfaire, quel prix il nous faudra payer pour cela. Qu’est-ce qui, au contraire, pourra s’obtenir gratuitement. Question d’autant plus redoutable et complexe qu’il n’est nullement certain que toute gratuité soit désirable. Ce que nous recevons de manière apparemment gratuite, ne faudra-t-il pas le payer tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, sous une forme ou une autre ? Recevoir gratuitement, n’est-ce pas se mettre sous la dépendance de celui qui donne et prodigue les bienfaits ? 

Une aspiration universelle


Que nous désirions recevoir gratuitement, quelques exemples ethnologiques bien connus le montrent avec une grande évidence. Lorsque les Espagnols commencèrent à coloniser l’Amérique du Sud, quelle ne fut pas leur surprise de constater que des tribus entières d’Amérindiens tupi-guarani abandonnaient leur campement pour  errer en masse avec femmes et enfants à travers la jungle, où le plus grand nombre périssait en chemin. L’anthropologue Hélène Clastres relate que leurs prophètes les avaient convaincus que quelque part il existait une « terre sans mal », une terre où il n’était pas nécessaire de travailler pour vivre, où l’on n’était pas malade, où l’on ne mourait pas et où la séparation entre les hommes et les femmes, entre les humains et les dieux n’avait plus cours. Un lieu de pure gratuité éternelle, en somme. Intrigués et ne pouvant pas imaginer autre chose, les Espagnols se mirent à suivre les autochtones à la trace, persuadés que ce qu’ils recherchaient, c’était de l’or. À chacun son image de la gratuité ! Le loisir pour les uns, la richesse matérielle pour les autres ! C’est de là qu’est né le mythe (bien occidental) de l’Eldorado. 

En Mélanésie, depuis la fin du XIXe siècle, ne comprenant pas comment les Blancs pouvaient disposer d’autant de richesses, d’autant d’objets précieux, alors qu’ils semblaient ne rien faire, constatant que ces richesses arrivaient par bateau ou, plus tard, par avion, les indigènes imaginèrent qu’ils les obtenaient grâce à des formules magiques. Ils se mirent alors à fabriquer de faux émetteurs-radios ou à dessiner de fausses pistes d’atterrissage dans l’espoir que la richesse leur arrive à eux aussi gratuitement. C’est ce qu’on a appelé le culte du cargo. Chez les Pygmées du centre de l’Afrique, la nature est si luxuriante, rapportent les anthropologues, que les indigènes n’ont même pas de rituel de demande aux dieux puisque ces derniers donnent spontanément. De la même manière que les parents, à commencer par la mère, donnent gratuitement au nourrisson. 

Le don gratuit, figure de l’impossible ?


Voilà qui nous amène à la question du don, indissociable de celle de la gratuité. L’essentiel des débats théologiques, mais aussi philosophiques, économiques ou sociologiques repose inlassablement la même question : une chose telle qu’un don gratuit est-elle possible ? Pour aboutir, le plus souvent, à deux réponses en apparence opposées, mais en réalité complémentaires et aussi problématiques l’une que l’autre. La première, la réponse moderne par excellence, procède du soupçon, qu’il s‘agisse du soupçon philosophique (Nietzsche), du soupçon psychanalytique (Freud), du soupçon sociologique (Bourdieu) ou du soupçon le plus général, le soupçon des économistes (majoritaires) pour lesquels nous sommes tous ou devons être considérés comme des
homo oeconomicus, mutuellement indifférents et soucieux uniquement de notre propre intérêt individuel.

Pour la pensée du soupçon, tout don est louche. Il se cache nécessairement derrière quelque chose de scabreux. Un intérêt matériel : c’est une ruse pour se faire donner plus que l’on a donné ; un intérêt symbolique : on espère être reconnu comme généreux, comme grand, comme magnifique et en retirer du prestige, ne serait-ce qu’à ses propres yeux. Nulle gratuité dans tout ça.

À l’inverse, une partie des théologiens ou des philosophes de la tradition phénoménologique (Emmanuel Levinas, Jacques Derrida, Jean-Luc Marion) considère qu’il n’est possible de parler de don que s’il est fait sans aucune attente de retour d’aucune sorte. Que, donc, s’il est totalement gratuit, au sens le plus fort du terme. Non seulement il doit n’attendre aucune rémunération, mais il doit même être dépourvu de toute intentionnalité. Il doit donc être gratuit à la manière d’un acte gratuit. M

ais, comme il est impossible de faire quoi que ce soit sans avoir aucune intention d’aucune sorte, nos philosophes (qui, soit dit en passant, confondent désintérêt, absence de motivation et désintéressement) en concluent que le don est « la figure de l’impossible ». Ils rejoignent ainsi, par un biais idéaliste inattendu, les maîtres du soupçon et donnent crédit à la vulgate des économistes dont ils croient être les pires ennemis. 

Donner, recevoir, rendre


Pourtant, le don existe. Il est même, à certains égards, omniprésent si l'on y regarde bien. C’est lui, en tout cas, qui structure les sociétés premières et traditionnelles, nous suggère le célèbre
Essai sur le don de Marcel Mauss (1925) qui montre comment celles-ci reposaient sur ce qu’il appelle « la triple obligation de donner, recevoir et rendre ». Et il est toujours présent dans les sociétés contemporaines dans toutes les relations entre personnes (familiales, amicales, associatives) lorsqu’elles veulent se reconnaître dans leur singularité. Cette obligation de donner n’est pas une obligation de charité ou d’altruisme.

Il s’agit, dans les sociétés premières, d’une obligation de rivaliser de générosité. On espère bien qu’il y aura un retour – et c’est d’ailleurs le plus souvent ce qui se produit même s’il n’y a pas de police, de notaires ou de juges pour faire respecter l’obligation – mais on assume la possibilité que le don fait ne soit pas rendu. Violence du don : si celui qui l’a reçu ne peut pas donner en retour, son infériorité par rapport au donateur est consommée. Le don est un pari de confiance. Autrement dit, il n’est ni un acte théologique ou métaphysique ni un calcul économique, il constitue une déclaration d’amitié. Il est un acte politique, au sens très large du terme : c’est par son intermédiaire que les ennemis peuvent devenir amis ou au moins  alliés. 

Voici qui permet une première conclusion. Le don n’est pas gratuit, puisqu’il n’est pas sans motifs et qu’il espère bien un retour. Mais il y a de la gratuité dans le don parce que le retour n’est jamais assuré et parce qu’il existe une marge de jeu, d’incertitude dans le cycle du don. Et d’autant plus d’incertitude qu’on ne sait jamais très bien qui donne vraiment de celui qui donne ou de celui qui reçoit avec gratitude, de celui qui rend avec surplus, voire de celui qui demande. Sans ces dons qui circulent entre tous ceux qui expriment leur désir de tisser des liens réciproques, nous ne saurions vivre. Mais nous ne saurions vivre non plus sans jouir de tout un ensemble de choses essentielles, infiniment précieuses, qui nous sont comme données

L’air que nous respirons, la vie que nous avons reçue, la nature que nous admirons – enfin, ce qu’il en reste –, l’inspiration de l’artiste ou du sportif de génie, la beauté d’un paysage et bien d’autres choses encore apparaissent pour nous comme des dons. Des dons, eux, totalement gratuits. Ces dons d’un deuxième type, conjugués aux dons entre humains – les dons qui tissent l’amitié –, ces deux modalités de la gratuité font tout « le sel de la vie », si bien saisi par l’anthropologue Françoise Héritier. Ce sont eux qui suscitent de la joie en faisant naître ces moments de grâce dans lesquels tout semble gracieux.  

Il faudrait préciser les rapports subtils qui existent entre le gratuit, le gratis, la gratuité, le gracieux et la grâce. Restons-en au plus simple. Est gratuit ce que l’on peut obtenir sans débourser d’argent et qui est désirable. Est désirable ce qui accroît notre puissance de vivre et d’agir, les amitiés et le sentiment de participer du mouvement même de la vie. Ce sont là les vraies richesses. Sont riches ceux qui peuvent (et savent) jouir de ces deux formes de gratuité, la gratuité de l’amitié et la gratuité de la vie. Dans quelle mesure peuvent-elles s’acheter ? Dans quelle mesure peuvent-elles être acquises ou reçues gratuitement, gratis ? 

La gratuité, un objet politique


Tous les projets politiques actuels se présentent comme étant les mieux à même d’augmenter le pouvoir d’achat. Si l’on pose que le vrai but du politique doit être de favoriser l’accès de tous à la gratuité de l’amitié et à la gratuité de la vie, on peut faire l’hypothèse que tous ces projets présupposent que l’argent est ce qui permet d’acheter ces gratuités. Hypothèse tantôt juste, tantôt non. Mais tous ces projets font également une place au gratis, à ce qui ne se paie pas. 

Le gratis libéral (ou néolibéral) occupe aujourd’hui le devant de la scène. Avec Internet et les GAFAM, nous accédons à une puissance de vivre et d’agir encore inimaginable il y a vingt ou trente ans. Voilà qui rappelle le culte du cargo. Comme les Mélanésiens, nous sommes éblouis par les richesses qui nous sont ainsi données gratuitement. Mais, rappelons-nous Mauss : le pouvoir va à ceux qui font des dons sans retour. La rançon des gratuités néolibérales, c’est qu’elles nous imposent un mode de vie que nous n’aurions peut-être pas choisi, un monde dans lequel seuls ceux qui ont de l’argent se voient reconnaître de la valeur. Curieuse inversion de la gratuité !  

Cette tribune a été initialement publiée dans le numéro 36 de Socialter, "Et si tout devenait gratuit ?", disponible en kiosque à partir du 7 août ou sur notre boutique en ligne.


Ces gratuités néolibérales éclipsent actuellement les gratuités d’inspiration socialiste ou sociale-démocrate, celles qui visent à garantir à tous, inconditionnellement et donc gratuitement, les conditions de base d’une existence digne : accès aux soins médicaux, à l’éducation, à un logement, à un revenu minimum assuré. Mais on peut dire la même chose dans un langage qui ne se présente pas comme socialiste.  Celui, par exemple, que tenait le président des États-Unis, Franklin Roosevelt, dans son grand discours de 1941 qui se faisait l’avocat des quatre libertés fondamentales qu’il nous faut à tout prix préserver : « freedom of speech, freedom of religion, freedom from want, freedom from fear [liberté de parole, liberté de choisir sa religion, être à l’abri du besoin et de la peur] ».


Les différents projets de ce qu’on appelle aujourd’hui le revenu universel représentent la pointe la plus avancée de cette seconde vision politique de la gratuité. Jusqu’où celle-ci doit-elle être poussée ? Aussi loin que possible, très certainement, aussi longtemps que cette extension de la sphère du gratis n’entraîne pas la mainmise sur la société par une bureaucratie étatique qui ferait des citoyens de simples receveurs des dons de l’État. Des citoyens qui n’auraient eux-mêmes rien à rendre ou à donner. 

C’est dans cette perspective qu’il faut réfléchir à l’articulation souhaitable de la gratuité, du gratis, du gracieux et de la grâce. Une perspective qui vise à démultiplier les capacités du plus grand nombre de donner, de se donner de créer. C’est seulement dans ce cadre que  l’extension du domaine du gratis – qu’il s’agisse du gratis libéral ou du gratis social-démocrate – ne sera pas aliénante, qu’elle ne servira pas d’abord à renforcer la puissance du marché ou celle de l’État. Cette perspective soucieuse de préserver avant tout la source première de gratuité que représente notre environnement naturel est celle de la philosophie politique post-néolibérale qui se cherche sous le nom de convivialisme.


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