[Édito] La gratuité peut-elle engendrer une société plus égalitaire ?

[Édito] La gratuité peut-elle engendrer une société plus égalitaire ?

Il est des idées taboues. Des utopies que l'on range au placard. Souvent, sans les avoir éprouvées. Le projet d'une société fondée sur le principe de gratuité en fait partie. Fondamentalement associé à l'abolition de l'argent, la gratuité peut cependant s'insérer dans nos sociétés modernes. Peut-on la considérer comme une utopie concrète pour demain ? Internet sonne-t-il le triomphe de la fausse gratuité ? La nature a-t-elle un prix ? Les réponses dans ce nouveau dossier de Socialter.

"Je portai donc la main à la poche de mon gilet et demandai : « Combien ? »
Il parut intrigué et répéta :
– « Combien ?... Je ne comprends pas très bien le sens de votre question »."

Dans son roman Nouvelles de nulle part paru en 1892, William Morris imaginait une société utopique libérée du fardeau de l’argent. Le narrateur, projeté en l’an 2102, découvre une Angleterre idyllique, débarrassée des odeurs de l’industrie et des pesanteurs de la misère, où chaque homme et femme, le corps beau et le visage ouvert, exerce un métier sans attendre d’autre contrepartie que des gages d’amitié et peut s’attabler au restaurant ou chalander sans débourser un centime. Don et gratuité y sont les maîtres- mots.

La société imaginée par Morris est-elle crédible ou même souhaitable ? Probablement pas, tant chaque proposition dénote un collectivisme naïf que sanctionnera durement le siècle suivant. Du moins cette lecture a-t-elle le mérite de nous replonger dans certaines des utopies concrètes de l’époque : réduction du temps de travail, partage équitable de celui-ci entre les membres de la société, assurance d’une vie digne, loisirs émancipateurs, vie dans un monde de beauté, savoir-faire artisanal plutôt que division des tâches... et abolition de l’argent au profit de la gratuité d’accés aux biens et services. De toutes ces aspirations, il ne reste guère de trace aujourd’hui dans les propositions et projets formulés par les partis politiques.

La gratuité moins encore que les autres. Celle-ci existe pourtant discrètement dans notre quotidien : la France peut se targuer d’avoir un système de santé et une éducation quasi-gratuits, tandis que de nombreuses villes ont mis en place des services de transports en commun ou des réseaux de bibliothèques sur ce modèle. De même, nous empruntons la plupart des routes qui maillent notre territoire et jouissons de l’éclairage public sans payer. Ce qui 
ne signifie pas que la gratuité soit sans coût, mais celui-ci n’est pas pris en charge directement par le citoyen.

La gratuité d’un service a cet avantage : elle s’offre à tous indistinctement, incarnant une sorte d’égalitarisme radical. Du moins en théorie, car la pratique dissipe certains mirages. Après tout, il faut avoir une voiture pour emprunter nombre de routes, et tout le monde ne va pas à l’université. De même, la gratuité peut engendrer des comportements qui lui nuisent. Peut-on seulement, parfois, parler de gratuité ? Le modèle hégémonique des acteurs d’Internet, qui repose sur un accès gratuit aux services contre une exploitation opaque des données des utilisateurs, témoigne du détournement possible d’une notion a priori vertueuse. La gratuité n’est donc certainement pas monolithique et elle ne cesse d’échapper à toute tentative de définition stricte.

Mais on peut l’appréhender intuitivement, de même qu’on perçoit le potentiel émancipateur de certaines « gratuités socialement construites », telles que la santé ou l’éducation. Le potentiel seulement, car la gratuité étant politique, elle peut répondre à des idéologies radicalement différentes. Plus qu’une fin, la gratuité peut donc être un moyen de construire de la liberté et de l’égalité, d’accroître la puissance de vivre et d’agir.

Un moyen qui, en effet doit faire l’objet d’arbitrages démocratiques (que voulons-nous rendre gratuit, comment, en tissant quels types de relations de pouvoir ?) et doit impérativement être examiné en regard de ses impacts écologiques potentiels. La gratuité peut effectivement être la source d’une inflation de la consommation de biens et de services, ceux-ci nous paraissant sans coût, sans réalité physique, alors qu’énergie et ressources sont irrémédiablement consommées pour les produire. Elle peut aussi être l’opportunité d’une réflexion sur nos désirs construits par une société trop consumériste, et de les distinguer de nos besoins fondamentaux que l’on pourrait, 
pourquoi pas, démarchandiser, « mettre en commun ».

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