[Tribune] Pour changer le monde, réinventons notre rapport à l'agriculture

[Tribune] Pour changer le monde, réinventons notre rapport à l'agriculture

La réalisatrice Hélène Médigue signait l'an dernier un film qui affirmait : « On a 20 ans pour changer le monde ». La multiplication de rapports accablants cette année peut laisser penser que nous avons, en réalité, encore moins de temps que cela. Pour changer le monde, il faut remonter à la racine : repenser la manière dont nous cultivons la terre. Tribune de Stéphane Brizé, réalisateur.

On a 20 ans pour changer le monde”. Le film d'Hélène Médigue est sorti en 2018, il ne reste donc plus que 19 ans ! Devant l'ampleur de l'injonction, on peut décider de baisser les bras, poser ses fesses devant la télé et manger des hamburgers en buvant du Coca. C'est une solution. L'avantage de ce régime, c’est que nous n’aurons besoin que de la moitié de ces 20 ans impartis pour rendre l'âme. Bon, ce serait dommage, tout de même : depuis que Frank Capra nous a rappelé combien La vie est belle (1946), nous savons tous que chaque vie, même la plus humble, mérite d'être vécue.

 

L’ambition du film d’Hélène Médigue n’est pas de nous culpabiliser mais de nous dire, très simplement et sans angélisme, qu'il est grand temps de penser la terre autrement. En parlant de la terre, celle qui nous nourrit, c’est de nous qu’elle parle, de notre instinct de toute puissance et des fragilités de notre condition d'Homme.

 

Le temps de l’ignorance est révolu


Il me semble que l’on a le droit de ne pas avoir su, le droit d'avoir cru pendant des dizaines d'années en une agriculture productiviste et nourrie de pesticides. On a le droit parce que nous n'avions, pour la plupart d'entre nous, d'autres informations que celles fournies par les lobbys qui sont parvenus à nous faire avaler qu'il était normal de faire pousser des tomates parfaitement rondes et rouges 365 jours par an.

À quoi cette folie a-t-elle servi ? À enrichir quelques multinationales, tout en mutilant la terre, les ouvriers de cette terre et les consommateurs des produits qu’elle fournit. Si la réalisatrice en fait le constat, elle a en même temps la bonté de ne pas nous laisser démunis.

 

Car si nous avons une bonne excuse pour avoir été dupés, nous n'avons pas le droit aujourd'hui de rester sourds et aveugles quand des gens nous offrent la possibilité de constater - expériences grandeur nature à l'appui - que l'on peut faire et penser autrement. Hélène Médigue nous propose de rencontrer ces acteurs du changement, des personnes qui nous montrent qu'en fédérant les intelligences et en réunissant les énergies, nous pouvons faire évoluer notre point de vue.

 

Ces gens s'appellent notamment Maxime de Rostolan et Xavier Mathias, deux figures charismatiques du film venues d'horizons et de milieux radicalement différents. Ils portent des propositions concrètes pour actionner la transition agricole, non pas en proposant de remplacer une technologie morbide par une autre mais en convoquant notre mémoire de la terre, tout en repensant intelligemment et rationnellement l'espace ainsi que les dépenses d'eau et d'énergie pour faire sortir une plante du sol.

 

Penser une nouvelle logique de la société


Un film est grand lorsqu’il porte dans son histoire particulière toutes les histoires du monde : celui d'Hélène Médigue est de ceux-là. Car en parlant de transition agricole, en montrant la manière dont notre terre a été maltraitée, en contemplant les sols épuisés, c’est à notre civilisation toute entière qu’Hélène Médigue nous renvoie. Il faut penser à présent, de toute urgence, une nouvelle logique à cette société : utiliser la terre sans l'exploiter de la même manière que l'entreprise peut utiliser les bras et la tête des salariés sans les casser puis les jeter.

 

Hélène Médigue est de ces personnes qui font. Ici avec sa caméra, ailleurs en créant les "Maisons de Vincent", un projet de création de lieux d'accueil adaptés pour des hommes et des femmes adultes atteints de troubles du spectre autistique, les accompagnant tout en nouant un lien fort avec l'agriculture agroécologique. Les premières maisons, qui ouvriront bientôt, allieront ainsi le social, l'humain et l'écologie.

 

Non, Hélène Médigue ne nous donne pas de leçons, elle nous montre simplement que l'on peut toutes et tous penser et faire autrement. Suivons-la…


 

Stéphane Brizé est né à Rennes en 1966. Il a réalisé huit long-métrages dont récemment La loi du marché, en compétition à Cannes en 2015 où Vincent Lindon a reçu le prix d'interprétation. Suit Une Vie, en 2016, adaptation du roman de Maupassant, en compétition à Venise avant de recevoir le Prix Louis Delluc. Puis En Guerre, en 2018, en compétition au festival de Cannes.

Hélène Médigue est la réalisatrice de On a 20 ans pour changer le monde !. Retrouvez ici la boutique de La Vingt-Cinquième Heure, pour acheter le DVD ou la VOD du film.

© E. Grégoire / CL2P / RendezVousProductions & Julien Millet

 

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