Un ennemi du peuple à l'Odéon ou la débâcle d'un lanceur d'alerte

Un ennemi du peuple à l'Odéon ou la débâcle d'un lanceur d'alerte

Au théâtre de l'Odéon, Jean-François Sivadier met en scène Un ennemi du peuple, pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen écrite en 1883 et diablement d'actualité. Il y dépeint le combat d'un médecin de province, Thomas Stockmann, qui tente de prévenir les citoyens de l'existence de bactéries contaminant l'établissement thermal, poule aux oeufs d'or de la ville. Face à la catastrophe sanitaire et environnementale, chacun voudra préserver ses intérêts, faire taire le lanceur d'alerte, l'ostraciser et le métamorphoser en extrémiste irraisonné.

Comment le personnage principal, un lanceur d’alerte interprété par Nicolas Bouchaud, passe au fil de la pièce d’un citoyen modèle à un ennemi du peuple ?

Récemment, j’ai lu un article sur Julian Assange qui expliquait comment il était devenu non pas l’ennemi du peuple mais l’homme à abattre. Cette pièce raconte l’histoire d’un individu ordinaire qui, comme lui, se bat pour la vérité d’une manière absolument radicale, jusqu’au-boutiste. Même si ce combat met en péril l’économie de la ville. Ibsen décrit les mécanismes à l’oeuvre lorsque les intérêts de chacun sont menacés et comment, grâce à l’usage du langage et de la manipulation, on finit par faire passer cet homme pour l’ennemi de sa ville.

Ce qui est intéressant avec ce personnage, c’est qu’il n’est pas clair et qu’il n’a pas de projet pour le peuple, aucune conscience politique. Il veut seulement que la vérité éclate. Quand il se rend compte que tout le monde est contre lui, du petit bourgeois au journaliste, il finit par exploser. On découvre alors ce qu’il y a réellement dans la tête de ce médecin : un anti-démocratisme radical, quelque chose d’une violence extrême. Il se métamorphose et devient finalement un personnage très antipathique.

 

Bâillonné et vilipendé, le médecin décide d’organiser une réunion publique où les spectateurs font office de citoyens. Au lieu d’expliquer sa découverte aux habitants, il se lance dans une diatribe remettant en cause les fondements de la démocratie :  “Le pire ennemi du peuple, c’est la majorité compacte. Cette majorité qui me prive de ma liberté de dire la vérité. Et qui forme la majorité dans ce pays ? Les gens intelligents ou les imbéciles ? Nous sommes tous d’accord pour dire que les imbéciles forment une majorité écrasante sur cette terre et c’est parfaitement injuste que les imbéciles règnent sur les intelligents.” À ce moment, les spectateurs sont invités à se lever pour le soutenir. Malgré l’antipathie qu’il suscite, pourquoi une partie du public décide-t-il de se lever ?

Car malgré ses propos, c’est un héros. Les gens se disent qu’il se bat pour la vérité, contre un pouvoir injuste et corrompu et que c’est donc lui qui a raison, même s’il hurle des choses qui sont insupportables à entendre. Le public juge que s’il parle de cette manière, c’est parce qu’il a été poussé à bout. Les gens le comprennent et sont prêts à le défendre, malgré les horreurs réactionnaires qu’il affirme. Il finira par dire que seuls quelques hommes, dont il fait partie, les élites éclairées, ont raison. Mais éclairées de son point de vue à lui. Le coup de génie d’Ibsen, en imaginant ce personnage de Thomas Stockmann, c’est d’avoir confondu un radical de gauche et un anarchiste de droite, d’avoir mélangé les deux discours afin d’égarer le spectateur.

 

Aujourd'hui, qui compose “la majorité compacte” dont parlait Ibsen il y a plus d’un siècle ?

Je laisse au spectateur le soin de la définir. Mais ce qui est drôle, c’est qu’on pense toujours que la majorité compacte est “l’autre”. Aujourd'hui, quand on entend “majorité compacte” on pense à une masse de citoyens qui ne pense pas, qui vote sans réfléchir.
Quand Ibsen emploie ce terme à l’époque, il désigne les riches et les pauvres qui n’ont pas d’oxygène et qui vivent dans un système fermé, une micro-société qui ne supporte pas de sortir des cadres et qui est opposée aux élites intellectuelles, dont le docteur Thomas Stockmann se réclame.

 

Le héros cherche à sauvegarder la santé des habitants mais agit également par vanité, espérant apparaître comme un sauveur. Un “bon” lanceur d’alerte doit-il être animé uniquement par un désir de vérité ?

Pas nécessairement, à condition qu’il parvienne à aller jusqu’au bout de son combat. Dans la pièce, Ibsen condamne très rapidement Stockmann. On devine qu’il est aussi très orgueilleux et on découvre que ce n’est pas un homme d’une intégrité exemplaire, qu’il est égoïste et misogyne, loin d’être un parangon de vertu. Et puis il est surtout très naïf.
L’intelligence de l’auteur est de se moquer de la petite société qui, tout d’un coup, se trouve un homme providentiel, un homme dont on va se servir pour renverser le pouvoir en place. Très rapidement d’ailleurs, Ibsen montre le peu d’intérêt que portent les gens pour l’eau contaminée et à ceux qui pourraient en mourir. Cela n’intéresse personne. On va seulement se servir de cette découverte, les eaux polluées, pour prouver l’incapacité des politiques en place à empêcher cette situation.


Agnès Sourdillon, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Sharif Andoura, Cyprien Billing

Dans votre adaptation, vous glissez un passage du livre de Günther Anders La Violence : oui ou non. Une discussion nécessaire. Le philosophe antinucléaire y prônait la violence comme moyen de lutte et compare les actes de non-violence à des « happenings », du « théâtre » joué par des « comédiens » qui ont « peur d’agir réellement »...

C’est un texte qui nous a fait du bien, qui nous a bousculé et troublé. Un an après la catastrophe de Tchernobyl, Günther Anders évoque le recours à la violence comme seule alternative alors qu’il se décrit comme pacifiste. L’usage de la violence pour répondre à la violence que nous subissons est une vraie question et un sujet tabou sur les plateaux de télévision. Personne n’en discute avec de réels arguments, on fait comme si ce n’était pas un sujet. Quand on a vu arriver les manifestations des Gilets jaunes, on s’est dit que notre pièce allait peut-être arriver trop tard, être obsolète, parce qu’on en aurait enfin débattu… à croire que non.

 

Pour éviter que les bactéries ne se répandent, les personnages proposent de rafistoler les canalisations de l’établissement thermal, alors qu’il faudrait détruire une partie de l’établissement, faire de long et coûteux travaux. Le texte, écrit en 1883, décrit parfaitement la politique des petits pas sans remise en cause du système. Est-ce en cela aussi que le texte est encore d’actualité ?

Je pense que c’est pour cette raison que le public rit beaucoup, car c’est un sujet tragique qui a un effet cathartique. Ce n’est même pas de la caricature, c’est un condensé de ce que disent nos dirigeants et de leur incapacité à réaliser ce que nous sommes en train de vivre. Au départ, le côté “tous pourris” me gênait, mais c’est finalement très fort. C’est une fable qui dégage une forme de pureté, sans manichéisme, où chacun reconnaîtra un peu de l’autre, un peu de soi-même. Concernant les journalistes, qui en prennent aussi pour leur grade, quand Jaurès à vu la pièce au début du siècle à Paris, il a défendu le personnage d’Hovstad, le rédacteur  qui refuse de publier la découverte du lanceur d’alerte. Jaurès a expliqué qu’il comprenait tout à fait le journaliste et qu’il fallait brosser le lecteur dans le sens du poil, ne pas le heurter, pour transmettre et faire infuser des idées.

 

Quelle leçon tirer de cet écrit visionnaire ?

Une des erreurs de Stockmann est de ne pas exiger des actionnaires de payer pour l'assainissement des bains. Il ne pose jamais cette question. Aslaksen affirme qu’il a demandé au préfet et balaie le problème : on ne demande pas aux actionnaires. Aujourd'hui, on pourrait dire que la question de l’ISF, par exemple, est réglée, qu’on n’y touche pas, que ce n’est pas envisageable. Et bien là, c’est pareil. C’est aux actionnaires de payer et ça ne fait l’objet que d’une petite réplique dans la pièce. Sûrement car Ibsen voulait faire passer cette idée : comment fait-on quand quelqu'un veut faire la révolution et qu’on lui dit : es-tu prêt à payer, à menacer ton confort personnel pour résoudre le problème ? On se rend compte que tous les personnages disent : moi non, mais on peut demander aux autres.

 

Au théâtre de l’Odéon à Paris, jusqu’au 15 juin, puis en tournée dans toute la france dès le mois de septembre.

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