Les Philippines croulent sous le plastique, par faute d'alternative

Les Philippines croulent sous le plastique, par faute d'alternative

Les Philippins sont extrêmement sensibles à la pollution plastique ; pourtant, l'archipel est l'un des plus gros pollueurs du monde en termes de déchets plastique. Du fait du monopole de certaines grandes entreprises, il n'existe pas d'alternative. Tribune.

Les Philippines vivent en ce moment au rythme des grandes fêtes de Pâques, des congés annuels d’été, et des élections nationales et locales qui auront lieu le 13 mai prochain. À chaque coin de rue, placardées sur la devanture de chaque échoppe, pendues aux fenêtres des maisons, collées à l’arrière des tricycles et des jeepneys qui pétaradent dans les ruelles de Manille, les affiches bigarrées de campagne vantent les mérites de leurs candidats.

Les Philippins adorent les campagnes électorales. Les candidats paradent à l’arrière de leurs pickups, de puissants haut-parleurs diffusent des musiques vitaminées et des clips promotionnels, des délégations de volontaires défilent en scandant les noms de leurs favoris et, surtout, on mange gratis, à l’ombre de petites tentes de campagne dressées çà et là sur les trottoirs.

Une forte pollution plastique


Cette année, 7 électeurs sur 10 devraient donner leur préférence à des candidats qui sont en faveur du bannissement des plastiques à usage unique aux Philippines, selon un sondage national récent de l’organisation Social Weather Stations. Les Philippins sont extrêmement sensibles à la problématique de la pollution océanique plastique, qui les touche de très près.

Quasiment chaque année depuis 10 ans, ils sont les plus nombreux à se mobiliser pour l’International Coastal Cleanup Day, un événement mondial de collecte des déchets marins. En 2017, ils étaient plus de 200 000 à s’affairer sur les plages des Philippines et dans la grande baie de Manille.

Pourtant, un article de référence de la revue Sciences désigne les Philippines comme le troisième plus gros pollueur au monde en termes de déchets plastiques marins. Chaque année ce sont 500 000 tonnes de déchets plastiques qui polluent l’océan aux Philippines, principalement dans la baie de Manille où se jette le fleuve Pasig.

Et c’est une honte lourde à porter dans le cœur des Philippins, ce peuple de marins et de pêcheurs.

La population philippine est marquée par l’héritage chrétien de la colonisation espagnole, qui a profondément ancré dans la culture la notion d’advocacy (vocation). Boostés par la puissance des réseaux sociaux, les Philippins sont très investis dans une multitude de micro-organisations de lutte contre la pollution océanique plastique.

Pour consommer autrement, encore faut-il une alternative


Alors pourquoi ce paradoxe ? Pourquoi un archipel de plus de 7 000 îles dont la population est intimement liée à la mer, dont les enfants sont éduqués dès les plus petites classes à l’impact du plastique sur l’environnement, continue-t-il de polluer à ce point ?

Certes, il est établi que l’usage du plastique est systématiquement lié au développement économique des pays émergents. Certes, la géographie de l’archipel et sa démographie

en très forte croissance ont plus d’impact qu’ailleurs sur la pollution océanique. Certes, l’absence d’infrastructures organisées de collecte et de tri des déchets et la corruption endémique du pays freinent toute démarche durable de lutte contre ce fléau.

Aux Philippines, 10% des déchets plastiques intègrent une filière de recyclage, mais seuls 2% sont en réalité recyclés localement. Le reste est exporté, généralement vers la Chine, sous forme de granulés de plastique recyclé.

 


© The Flamingo Project


Mais surtout les Philippines sont une
‘single-use plastic nation’. L’équivalent d’un an de la consommation d’emballages plastiques à usage unique aux Philippines suffirait à recouvrir la totalité de la métropole de Manille d’une couche de plus de 30 cm de déchets.

Ce sont ces déchets qui obstruent les canalisations et les innombrables petits cours d’eau du pays. Ce sont ces déchets qui s’amoncèlent dans les bidonvilles et qui sont très souvent cités comme l’une des causes principales de stress des populations les plus défavorisées. Ce sont ces déchets qu’on retrouve échoués par tonnes sur la plage de Freedom Island, au sud de Manille, une réserve naturelle qui a vu sa population d’oiseaux divisée par cinq ces dernières années.

Et si la population continue de consommer ces produits emballés dans des plastiques à usage unique extrêmement polluants, ce n’est pas par ignorance, par manque d’éducation ou par mépris du problème. Au contraire ! C’est simplement parce qu’elle n’a pas le choix.

Pour consommer responsable il faut avoir une alternative de consommation disponible. Et il suffit de se promener dans les rayons d’un supermarché local ou de regarder la devanture des petits magasins de proximité, ces sari-sari stores si typiques, pour constater très rapidement que cette alternative n’existe pas aux Philippines.

Trois marques responsables de 14% de la pollution


C’est la responsabilité des marques les plus représentées qu’il faut alors interroger, et plus largement notre modèle de consommation occidental que nous avons choisi d’exporter dans ces régions du monde. Ces marques inondent le marché de produits uni-doses, emballés dans des plastiques à usage unique, au nom du
price point (le prix auquel la demande pour un produit reste optimale). En d’autres termes l’incapacité financière des populations les plus pauvres à acheter autre chose que des sous-produits en très petite quantité.

Une poignée de marques sortent systématiquement du lot. Trois d’entre-elles pèsent pour 14% du problème. C’est à elles de prendre leurs responsabilités désormais. Elles doivent s’engager à réduire l’usage du plastique dans leurs emballages, à garantir leur recyclabilité, ce qui est loin d’être le cas actuellement, et à financer la collecte des déchets plastiques dans les pays émergents. Les Philippines sont pour elles un marché extrêmement florissant et lucratif – encore faudrait-il tenir compte des habitants qui y vivent.

Chez The Plastic Flamingo, nous avons décidé de nous mobiliser contre la pollution océanique plastique dans les pays émergents. Nous menons actuellement un projet pilote aux Philippines de collecte et de recyclage des déchets plastiques, notamment les emballages à usage unique les plus difficiles à recycler, que nous transformons en matériaux de construction pour fabriquer des abris d’urgence post catastrophe.

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