La jeunesse française est-elle vraiment engagée pour le climat ?

La jeunesse française est-elle vraiment engagée pour le climat ?

Les grèves lycéennes pour la sauvegarde du climat incarnent l'espoir d'une jeunesse écolo, mobilisée pour protéger la planète face à l'inaction des générations précédentes. Mais est-ce bien le cas ? De nombreuses études entachent sérieusement ce storytelling médiatique.

Les grèves scolaires pour le climat, initiées par la jeune Suédoise Greta Thunberg, se sont moins épanouies en France que dans d’autres pays. Alors qu’en Belgique des dizaines de milliers de lycéens font l’école buissonnière depuis janvier, ils n’étaient que 500 français mobilisés à Paris, lors de la première grève du 16 février 2019, selon les chiffres du site d’information Reporterre.


En revanche, les mobilisations – majoritairement mais pas exclusivement – “jeunes” du 13 octobre, de “l’Agora pour le climat” du 27 janvier 2019 et de la “la Marche du siècle” du 16 mars 2019 ont connu un plus grand succès. Plus de 150 000 personnes ont défilé en France lors de cette dernière. Très médiatisées, ces actions peuvent donner l’impression que la jeunesse se réveille face à l’urgence climatique et entend bien prendre son avenir en main. Pourtant, des études statistiques laissent penser que ce ne serait là qu’un trompe-l’oeil masquant une réalité moins enchanteresse.

 

Des jeunes moins écolos que leurs parents


D’après l’enquête sur les “
Modes de vie et pratiques environnementales des Français” de 2017 menée par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc), Les moins de 25 ans se déclarent moins sensibles à l’environnement que leurs aînés : seuls 26 % des 18-24 ans s’attribuent une note 6 ou 7 sur une échelle de 1 à 7, contre 42 % en moyenne toutes classes d’âge confondues.”

Et ce n’est pas tout : en pratique aussi, les jeunes sont moins écologiques que leurs aînés dans leur vie quotidienne. Selon Patricia Croutte, chercheuse du Crédoc qui a participé à cette étude : “Les jeunes font moins l’effort dans le tri des déchets, le recyclage, la réduction de consommation d’énergie et la recherche d’achat local que la moyenne des Français. En ce qui concerne les plus jeunes, un rapport du  Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco) sur les engagements citoyens des lycéens indique que seuls 10% des élèves de terminale des lycées publics se sont déjà engagés dans une association pour l’environnement.

Selon Lucie Brice, qui a également contribué au rapport du Crédoc, même les jeunes qui investissent les rues avec des pancartes “Sauvons la planète” sont pétris de contradictions. Elle constate que “Les mobilisations sont une pratique collaborative mais individuellement, en général, leurs comportements ne sont pas en adéquation avec leur engagement”. Pour la chercheuse, ces jeunes, smartphone en poche, peuvent “s’engager collectivement pour l’environnement sans forcément remettre en cause leur mode de vie qui n’est pas des plus vertueux”.

Pour nuancer ce sombre constat, Lucie Brice reconnaît tout de même une évolution positive: “Les jeunes recourent  plus que leurs aînés à des pratiques collaboratives écologiques comme le troc, la réparation d’objets ou le covoiturage”.  Selon le rapport, plus de la moitié d’entre eux ont ainsi recouru à du covoiturage pour une courte distance (56 %). Mais, en parallèle, la chercheuse indique que “les dernières études – pas encore rendues publiques – montrent que les jeunes achètent aussi beaucoup plus d’objets de décoration ou high tech que leurs aînés.”  

 

La jeunesse, quelle jeunesse ?


Si les jeunes sont moins écolos que leurs aînés, pourquoi semblent-ils militer davantage contre le réchauffement  climatique? “Les mobilisations ne donnent qu’une représentation partielle de la jeunesse”, répond Maxime Gaborit, membre du collectif Quantité Critique, regroupant des maîtres de conférences, des doctorants et des étudiants en sociologie.

Le collectif a réalisé une étude sociologique sur le profil des participants de moins de 25 ans aux mobilisations pour le climat du 13 octobre 2018 et du 27 janvier 2019. Il constate une certaine homogénéité. “Il s’agit surtout de jeunes qui font des études supérieures ou qui ont des parents qui appartiennent au salariat qualifié” et, pour ceux qui travaillent déjà, ils occupent des jobs qualifiés” observe Maxime Gaborit. Finalement, il remarque que “les classes populaires étaient très peu mobilisées”. Ce clivage social semble également confirmé par l’étude de la Cnesco qui établit que les élèves de terminale des lycées privés – plus aisés – s’engagent presque deux fois plus (18%) dans des associations  environnementales que ceux de lycées publics (10%).

Cette discrétion de cette “autre jeunesse” issue de classes plus populaires et moins qualifiées ne signifie pas pour autant qu’ils oeuvrent moins pour l’écologie. “Ils ne sont pas attirés par les grèves, mais dans la pratique ils sont plus écolos du fait d’un système de contraintes au quotidien qui oblige les classes populaires à être économes en énergie”, analyse Maxime Gaborit.

 

Un essor du climatoscepticisme?


Plus inquiétant encore que l’indifférence... la montée du climatoscepticisme chez les jeune. Selon le dernier sondage d’Opinionway (mars 2019),  intitulé
“Les Français sont-ils prêts à changer pour la planète?”,  36% des 18-24 ans seraient climatosceptiques, un pourcentage supérieur à la moyenne nationale (23%). Moins alarmiste, un autre rapport datant de 2018 de l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), “Les Représentations sociales du changement climatique”, évalue que 5% des 15-17 ans et 6% des 18-24 ans seraient climatosceptiques, un pourcentage qui est dans ce cas inférieur à la moyenne française (11%).


Source: Opinionway


Cet écart de résultats est-il dû à la différence de méthode utilisée par les deux enquêtes? L’Ademe a établi le climatoscepticisme des sondés à partir des réponses données à quatres questions concernant la certitude de l’existence du réchauffement climatique;  la confiance dans les rapports scientifiques; la responsabilité de l’activité de l’homme dans le dérèglement climatique; et l’importance suffisante accordée à ce phénomène dans la société. OpinionWay a quant à lui demandé directement aux sondés s’ils étaient d’accord avec l’affirmation suivante “je ne crois pas au réchauffement climatique”

Mais alors comment expliquer cette vague de climatoscepticisme chez les jeunes ? Plusieurs hypothèses sont avancées, dont “une certaine défiance envers les institutions”, explique Solange Martin, qui a participé au rapport de l’Ademe. L’étude relève ainsi que 21% des 15-25 ans sondés trouvent que les scientifiques exagèrent les risques du réchauffement climatique. Ils seraient et 35% des 25-34 ans à partager cet avis, contre 29% pour la moyenne française.

Vincent Cocquebert, auteur de "Millennial burn-out" (paru en février 2019) et  rédacteur en chef du magazine “Twenty”, un média communautaire fait pour et par les 16-25 ans,  pense que le climatoscepticisme prononcé chez les jeunes pourrait être un simple effet de l’âge. “Les jeunes adoptent souvent des postures radicales pour prouver leur indépendance de pensée, et pour provoquer”, explique-t-il.


Pour Thomas Huchon, journaliste chez Spicee qui travaille sur le complotisme, c’est clair : les coupables du climatoscepticisme chez les jeunes sont internet et les réseaux sociaux qui “propagent des mensonges”.  Il ajoute :“les moins de 35 ans utilisent souvent les réseaux sociaux comme unique source d’information, l’adhésion aux théories du complot y est plus forte”.  

Thomas Huchon avoue qu’il ne serait d’ailleurs pas surpris de découvrir que des thinks tanks climatosceptiques profitent de Facebook pour cibler les jeunes avec des fake news. Il compare la plateforme à une “poule aux oeufs d’or pour diffuser leurs idées par des algorithmes ” et “viser les gens qui pourraient potentiellement y croire: les jeunes”. Or, sans tomber dans le paternalisme, “les jeunes ne peuvent pas tout décoder, tout comprendre seuls, il faut de la pédagogie” pour démentir les informations fausses.

 

Risque de dépolitisation du mouvement

 

Si les jeunes qui se mobilisent ne sont pas représentatifs et que leur climatoscepticisme est élevé, alors pourquoi les médias insistent-ils tant à coller une étiquette jeune au combat pour la préservation du climat ?

Pour Vincent Cocquebert la réponse réside en partie dans le fait que “la jeunesse est un fantasme, une construction sociale qui évolue au fil du temps”. Toujours d’après lui, “ elle est instrumentalisée pour incarner des combats” et “les valeurs de la créativité, de la fluidité”. Il évoque notamment les années 90 où “les jeunes” étaient également présentés comme ceux qui portaient le combat contre le racisme ou pour les droits LGBT. “Les médias tentent de faire paraître la jeunesse comme porteuse du combat environnemental justement pour essayer de la mobiliser. Il y a un espoir de prophétie autoréalisatrice”.

Plus problématique, Vincent Cocquebert craint qu’associer le combat pour la sauvegarde du climat exclusivement aux jeunes soit “aussi une façon de refiler la patate chaude aux générations qui suivent”. Il regrette notamment que Greta Thunberg “soit présentée comme un messie” trouvant “qu’on lui met un poids énorme sur le dos, alors qu’elle n’a que 16 ans”.

Maxime Gaborit, quant à lui, reconnaît que “sur le plan rhétorique, investir la question de l’enfant victime est efficace” pour mobiliser largement. Mais en même temps, le sociologue craint “une forme de dépolitisation [de l’écologie] lorsqu’on en fait une lutte de génération”. Opposer jeunes et adultes desservirait peut-être, finalement, la massification du mouvement et son impact.

 

 

 

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