Notre-Dame-des-Landes : après la victoire, les nouveaux combats de la ZAD

Notre-Dame-des-Landes : après la victoire, les nouveaux combats de la ZAD

Dans le match qui oppose les zadistes contre « l'aéroport et son monde », la première manche a été gagnée par les outsiders. Reste, pour eux, à remporter la seconde. Un an après l'abandon du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la lutte s'est déplacée sur d'autres fronts. Mais si les modes d'action et les terrains d'affrontements sont autres, la détermination, elle, est restée la même. Photos : Cyrille Choupas

Cet article a été initialement publié dans le numéro 33 de Socialter "Sevrons l'agriculture!", disponible en kiosque ou sur notre boutique en ligne

16 décembre 2018. Une naissance a eu lieu quelques jours plus tôt à la Rolandière, lieu emblématique abritant la bibliothèque de la ZAD, reconnaissable à son phare surplombant le bocage. « Il a trois jours et il porte déjà son “gilet jaune” », se réjouit Dimitri. Ainsi s’achève 2018, année pleine comme un œuf pour qui l’a passée les pieds dans la boue de cette terre autonome et insoumise. Dimitri se remémore les nombreux événements et les débats qui ont marqué les habitants de la « zone à défendre ». L’occasion d’un retour en arrière.

Lorsque le gouvernement abandonne le projet d’aéroport, l’évacuation des zadistes est fixée au terme de la trêve hivernale. La ZAD est alors en ébullition : passée l’euphorie de la victoire, se pose déjà la question de la stratégie à adopter pour la suite. Premier dossier brûlant pour la ZAD post-aéroport : la réouverture dès janvier 2018 de la « route des chicanes », préalable imposé par l’État à toute négociation.

Schématiquement, la zone se divise de part et d’autre de cette départementale entre l’Ouest et l’Est, le premier concentrant les lieux de vie plus disposés à entrer dans la voie de la régularisation ; et le second, réputé plus libertaire, abritant la majeure partie des cabanes. Des membres du mouvement anti-aéroport se proposent pour dégager la route, provoquant l’ire de la frange la plus radicale. Les dissensions qui couvaient de longue date font alors surface et menacent une cohabitation parfois tumultueuse. À l’imagede l’opposition entre la fraction zadiste anti-spéciste (défendant une égalité stricte entre les espèces animales) et les agriculteurs, résistants historiques taxés d’« exploiteurs » par les premiers, retrouvant de temps à autre leurs enclos arrachés.


Après la victoire


Au printemps suivant l’abandon du projet, les forces de l’ordre interviennent et détruisent 9 lieux de vie, dont celui de Dimitri. Ce sont principalement les cabanes de l’Est que les blindés écrasent – celles dont les occupants ont refusé de remplir les fiches d’intention imposées par la préfecture pour rester sur la zone. Les habitants de la ZAD n’ont pourtant pas attendu leur victoire contre Vinci pour penser l’après. « Je ne sais pas si beaucoup de mouvements ont à ce point envisagé leur avenir. Les 6 points [texte posant les bases de la vie collective sur la ZAD après l’abandon de l’aéroport] remontent à 2013 ! », rappelle Isabelle, habitante de la Rolandière, rodée aux communautés écolo-libertaires.

Dès janvier 2018, les zadistes avaient tenté de faire reconnaître auprès de l’État leur gestion collective des terres, en vain. Alors, afin de sauver ce qui pouvait l’être, les habitants ont fini par déposer des fiches d’intention individuelles, telles que réclamées par la préfecture, identifiant nominativement des porteurs de projets. Quelques mois plus tard, les derniers lieux de vie restés hors des clous sont détruits, causant le départ d’une partie significative des habitants. Une séparation douloureuse qui a durablement marqué les esprits. Le mouvement prend alors une tournure définitivement légaliste.

Puis une autre cassure politique se produit en juin : la dissolution de l’ACIPA (1), l’association historique du mouvement anti-aéroport. Le projet abandonné, certains de l’ACIPA veulent voir les zadistes quitter les lieux. Pour Dominique, arrivée dans les années 1970 sur le bocage avec mari et enfants, et militante de la première heure, hors de question de lâcher ses camarades de lutte. « Ça fait belle lurette qu’on aurait le béton si on n’avait pas eu les habitants ! » L’enseignante à la retraite précise : « Moi je les appelle les “habitants”. On a mis tellement de choses négatives derrière le mot “zadiste”... » Elle et d’autres anciens de l’ACIPA lancent alors l’association NDDL Poursuivre ensemble, qui participe aux délégations négociant avec les pouvoirs publics. « Je dois dire que ce sont les jeunes qui gèrent. Ils sont au top dans la connaissance des lois, des normes... »



"Dimitri oeuvre dans l'association Abracadabois qui organisela gestion collective des forêts présentes sur le blocage, selon les principes d'une sylviculture douce"



Des bêtes et de la paperasse


Si le mouvement a traversé de rudes épreuves, les idées et les chantiers continuent de fleurir sur le bocage. Parmi les nombreuses initiatives, la participation au réseau de ravitaillement des luttes du pays nantais via l’opération « Cagette des terres ». Agriculteurs, bénévoles et cotisants solidaires alimentent ainsi en produits locaux les piquets de grève, les amphis occupés ou encore les squats de migrants de Nantes et ses environs. Et dans le contexte actuel – résurgence inattendue de nombreuses ZAD qui s’ignorent sur les ronds-points –, les luttes à ravitailler ne manquent pas. « C’est sûr que lorsqu’on arrive avec le camion et qu’on installe un grand banquet gratuit pour tout le monde, on est très bien reçu par les “gilets jaunes” », admet Dimitri. L’homme habite au Cent Noms 2, en référence à la ferme collective qu’il partageait avec 7 autres occupants jusqu’au 9 avril 2018, avant sa destruction par les forces de l’ordre. Eux ont décidé de migrer dans l’Ouest de la ZAD, au hameau du Liminbout où ils occupent une maison en dur. « Vive la Commune » est inscrit sur la façade.

Ici ou dans les caravanes attenantes, vivent des habitants investis dans diverses activités agricoles. L’un fabrique des galettes avec le sarrasin produit sur la ZAD, qu’il vend sur les marchés des environs ; une autre s’occupe d’un troupeau de moutons. Le hameau héberge également un couple d’ânes. Dimitri, lui, œuvre dans l’association Abracadabois, qui organise la gestion collective des forêts présentes sur le bocage – dont la plus importante est la forêt de Rohanne –, selon les principes d’une sylviculture douce. Tous ont fait le pari de la légalité pour rester sur la ZAD. Au Cent Noms comme ailleurs, on jongle entre les bêtes et la paperasse, tout en essayant de dégager un peu de temps pour élaborer une stratégie collective.


"Ça fait belle lurette qu'on aurait le béton si on n'avait pas eu les habitants ! Moi je les appelle les "habitants". On a mis tellement de choses négatives derrière le mot "zadiste"..." (Dominique)



De l’illégalité à l’occupation précaire


Car il s’agit de la jouer fine. Les habitants souhaitent pérenniser leurs activités sur la ZAD. Or, du fait de la rétrocession au département, début 2019, d’une partie des terres de la zone telle que prévue par la déclaration d’utilité publique en cas d’abandon du projet d’aéroport, l’État a préféré s’abstenir de conclure des baux et a signé des conventions d’occupation précaire (COP) avec les zadistes (15 à ce jour). Des statuts pour le moins aléatoires, mais qui devraient prochainement se transformer en baux agricoles selon les engagements pris par l’État et le département. Pas sûr que le président du conseil départemental, Philippe Grosvalet, pro-aéroport déçu, voit d’un œil très favorable l’installation pérenne de zadistes. Si le département a récemment annoncé qu’il respecterait les garanties accordées par l’État, les habitants restent sur leurs gardes face à un interlocuteur qui refuse de les rencontrer.

Pour l’heure, les zadistes disposent d’un espace a priori sanctuarisé mais réduit, puisqu’il concentre 15 projets agricoles sur 170 hectares – la taille moyenne d’une exploitation en France avoisinant les 60 hectares. Sur les 1 650 hectares que couvre la ZAD, 370 reviendront aux « historiques », ces agriculteurs résistants qui ont refusé de percevoir l’indemnisation proposée par Vinci. Et ils se comptent sur les doigts d’une main. Marcel Thébault est l’un d’entre eux. Agriculteur à Notre-Dame-des-Landes depuis 1999, il bénéficie aujourd’hui d’une COP pour travailler sur l’exploitation de vaches laitières dont il a été exproprié en 2012.

Cet article a été initialement publié dans le numéro 33 de Socialter "Sevrons l'agriculture!", disponible en kiosque ou sur notre boutique en ligne

Lui aussi fait partie de la délégation négociant le devenir de la ZAD. « 
Participer à la délégation, c’est important pour qu’il reste quelque chose de la ZAD, qu’il reste du monde et des activités agricoles porteuses de nouveaux itinéraires techniques et d’innovations sociales. Notre agriculture va dans le mur, c’est fondamental qu’il y ait des alternatives. » Lui aussi déplore l’absence de reconnaissance des activités non agricoles dans les négociations, qu’il s’agisse de l’auberge du Liminbout, de la forge de Bellevue ou encore de la bibliothèque de la Rolandière. Or ici, où chacun file un coup de main sur le chantier du voisin, l’ensemble des activités forme un écosystème. Tout est imbriqué et lié.



Stratégie d’auto-défense administrative


Difficulté supplémentaire, les 514 hectares de parcelles faisant l’objet de COP avec des agriculteurs compensés. Les fameux « cumulards » – jargon local pour désigner ceux indemnisés par Vinci en échange de l’abandon de leur droit d’usage sur leurs parcelles, tout en bénéficiant d’autres terres à l’extérieur et à l’intérieur de la ZAD. Aujourd’hui, ces exploitants souhaitent récupérer leurs anciennes parcelles. « Histoire de toucher les aides de la PAC », complètent les zadistes. Que des terres sauvées du béton repartent dans le giron d’agriculteurs n’ayant pas soutenu le mouvement, et qui les exploiteront selon les méthodes de l’agriculture conventionnelle, voilà qui révolte unanimement le mouvement. Mais engager un tel bras de fer est-il stratégique au regard des mesures de rétorsion auxquelles s’exposent les zadistes ? D’autres parcelles restent inexploitées en dehors de la ZAD et pourraient être récupérées par le mouvement. Surtout, les « cumulards » disposent du soutien de la FNSEA (2), le puissant syndicat majoritaire à la chambre d’agriculture, a priori hostile au modèle agricole expérimenté par les zadistes.

Or la stratégie s’élabore aussi au niveau de cette institution. « Dans le processus classique, un agriculteur, après avoir obtenu un bail auprès d’un propriétaire foncier, doit obtenir l’autorisation d’exploiter. Mais au sein de la ZAD, on est dans le processus inverse, car il faut rendre légaux beaucoup de projets agricoles déjà existants, mais sans statut juridique ! », développe Cécile, jeune ingénieure agricole. « Si une parcelle fait l’objet de plusieurs demandes, une commission de la chambre d’agriculture tranche : l’exploitant au rang le plus élevé, sur une échelle composée de plusieurs critères, obtient la mise. » Obtenir un rang 1, c’est l’actuel casse-tête des zadistes (lire l’encadré, p. xx), qui doivent également évaluer, parcelle par parcelle, quel est le montage administratif le plus approprié.

On est très loin des barricades et des jets de pierres contre les blindés. De fins observateurs de la chambre d’agriculture l’assurent : les zadistes en connaissent certainement davantage sur le statut du fermage que les membres de l’institution. Mais le savoir à disposition des habitants ne suffit pas à inverser le rapport de force. D’autant que l’État a promis, en contradiction avec les engagements pris auprès des zadistes, de rendre aux agriculteurs les terres qu’ils occupaient sur la ZAD avant 2008. Comment arbitrer entre les prétentions des uns et des autres ?


"Cette lutte a réussi des choses impensables. Comme pour le reste, on ouvre la voie; on éssaie, on gratte, on recommence." (Isabelle)


Le combat du bâti


Enfin, à ces difficultés s’ajoute la question du bâti. Un flou juridique règne autour de l’habitat léger. Le cadre, prévu par la loi ALUR (3), n’a été que très peu utilisé. « Habituellement, les gens qui vivent dans ces formes d’habitat s’arrangent avec les élus locaux. Là, le feu des projecteurs est sur nous, et les pouvoirs publics redoutent que la ZAD fasse jurisprudence. » Cédric a laissé tomber ses études d’archi pour prêter main-forte au mouvement. « On voyait les cabanes se faire détruire, tandis qu’à l’école on nous apprenait à faire des “clapiers à lapins” en béton », se remémore le Nantais au regard vif derrière ses lunettes. Son choix est vite fait. La ZAD regorge de tout ce qui habituellement n’a pas droit de cité : yourte, caravane... Une réalité malmenée par les expulsions, mais toujours présente. « D’autant plus qu’il n’y a pas d’un côté les maisons en dur et, de l’autre, les cabanes. Ici, les maisons sont des espaces collectifs, avec eau et électricité, et autour il y a de l’habitat léger. L’ensemble forme un tout cohérent. »

Un avis que ne partage pas la dizaine de municipalités concernées par l’aéroport et qui viennent de sceller le plan local d’urbanisme (PLU). Tout est à repenser. « 
Les communes ne veulent pas le refaire. Elles sont finalement arrivées au constat que toute la ZAD est en zone humide, et elles prétextent la préservation de l’environnement pour essayer de dégager l’habitat léger », déplore Cédric. Au quotidien, les relations restent tendues entre squatteurs et mairies. « C’est la préfecture qui a dû contraindre la mairie de Notre-Dame-des-Landes à scolariser les enfants nés sur la ZAD ! » Statu quo donc, et incertitude également sur le dossier de l’habitat.


"Notre agriculture va dans le mur, c'est fondamental qu'il y ait des alternatives." (Marcel Thébault)


La terre en commun


Face à l’ensemble des embûches dressées contre la reconnaissance de leur mode de vie, l’idée d’un fonds de dotation, outil initialement dédié à la défiscalisation, s’est progressivement imposée. Cette structure pourrait signer des baux, acquérir des biens ou récolter des dons, puis les redistribuer entre les différents projets, permettant ainsi une propriété et une gestion collectives. Baptisé « La terre en commun
 », le fonds semble faire l’unanimité parmi les habitants, malgré une philosophie a priori aux antipodes de leurs revendications initiales. Personne ici ne rêvait d’être propriétaire. Mais pour Marcel Thébault, « cela permettrait de poursuivre la vie ici, dans le respect d’une agriculture paysanne. La priorité, c’est bien de se donner les moyens d’exister, d’avoir la possibilité d’acheter quand cela s’impose ».

À la louche, trois millions d’euros devraient permettre de sécuriser foncier et bâti obtenus grâce à la lutte. Un objectif atteignable, alors que plusieurs dizaines de milliers d’euros ont abondé les caisses du fonds dès les premières heures de son lancement. Reste que le département a annoncé, fin décembre, qu’il n’était pas vendeur. « Cette lutte a réussi des choses impensables », rétorque Isabelle. « Comme pour le reste, on ouvre la voie ; on essaie, on rate, on recommence. »

L’heure n’est pas à la nostalgie, et peu nombreux sont les zadistes regrettant l’époque où le mouvement était fédéré contre un projet d’infrastructure. Au contraire, la lutte contre l’aéroport n’était que l’apéritif. Maintenant s’ouvre le vrai combat de la ZAD. Celui d’une lutte pour les communs, pour la reconnaissance d’une forme de vie respectueuse de la terre et des hommes, loin des logiques marchandes. « ZAD partout », lit-on fréquemment sur les façades des immeubles parisiens, après le passage d’un cortège de manifestants. Peut-être le signe d’un début de victoire de la ZAD sur le terrain de l’imaginaire collectif, face aux discours martelant qu’il n’y a pas d’alternatives.

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