Au Québec, une ancienne zone industrielle devenue

Au Québec, une ancienne zone industrielle devenue "fabrique d'autonomie collective"

En mai 2018, le Bâtiment 7 a ouvert son Pôle des pratiques à Pointe-Saint-Charles, une ancienne zone industrielle et l'un des secteurs les plus défavorisés de Montréal (Québec). Après des années de lutte impliquant militants anarchistes et organismes communautaires du quartier, cet espace de 1 800 mètres carrés occupant le quart d'un site ferroviaire à l'abandon est devenu une « fabrique d'autonomie collective » pour et par les habitants.

Projection du court-métrage Quartier gentrifié, quartier hanté, puis discussion à la brasserie Les sans-taverne ; formation au vélo d’hiver dans l’atelier Cycle 7 ; lecture de contes ; concert de folk ; corvée d’automne pour débarrasser le terrain du Bâtiment 7 « de milliers de mégots, de myriades de bouts de verre, de tas de métaux et bois cassés » ; découverte du travail d’un artisan savonnier ouvrant un espace collaboratif dans le grand atelier ; initiation à l’upcycling, soit l’art de donner une seconde vie à tout et n’importe quoi ; conférence, à l’initiative de l’épicerie de quartier à but non lucratif Le Détour, sur la sociocratie, mode de gouvernance horizontal, auto-organisé et sans hiérarchie... Le calendrier des activités du Bâtiment 7 en ce mois d’octobre 2018 suffit à saisir l’esprit de ce lieu d’expérimentation sociale. 

Cet article a été réalisé en partenariat avec Solidarum, initialement publié dans le n°32 de Socialter "Le culte du bonheur", disponible sur notre boutique en ligne

La bâtisse de plus de 8 000 mètres carrés, encore aux trois quarts en reconstruction, ainsi que les terrains environnants ne sont pas juste laissés en concession à une quelconque association par la mairie de l’arrondissement ou la ville de Montréal, comme c’est le cas de bien des friches dans le monde. Depuis 2017, cet espace appartient au Collectif 7 à nous, « organisme à but non lucratif, né en 2009 à Pointe-Saint-Charles, qui réunit des citoyen.ne.s, des organismes culturels, communautaires, libertaires ou issus de l’économie sociale ».


Mathieu Forget, de l'atelier Cycle 7, est l'un des "utilisateurs responsables" qui font vivre le Pôle des pratiques du Bâtiment 7, dans la première partie réhabilitée de cet ancien site de la SNCF canadienne. © Hubert Hayaud

Cette propriété collective a été acquise après un rude combat engagé dès 2005 contre l’installation d’un casino sur ces anciens terrains de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (Canadien National – CN). Puis le Collectif 7 à nous s’est créé et a su transformer le lieu, passant du refus de la démolition et du tout début du processus de gentrification à la construction d’un authentique projet de développement pour le quartier, par ses habitants. Avec un défi politique que résume Marco Silvestro, l’un des fondateurs du Collectif 7 à nous : tenir « le pari d’un lieu totalement inclusif, à 100 % non capitaliste, à 100 % sans but lucratif ». Autrement dit, l’ambition de concrétiser dans la durée un idéal libertaire.  

Une épicerie et des coopératives solidaires

Le 14 juin 2018 au soir, à peine un mois après l’inauguration du Pôle des pratiques du Bâtiment 7, des clients – ou plutôt des membres – commencent à s’approvisionner à l’épicerie communautaire Le Détour. Juste à côté, sur la même façade, la brasserie Les sans-taverne prépare son ouverture prochaine. Ce nom, comme le raconte Marco Silvestro, est un « clin d’oeil aux cent tavernes » qui rinçaient les ouvriers aux belles heures de ce quartier avant que ne prenne fin, il y a environ un demi-siècle, l’âge d’or de l’industrie et que tous se retrouvent « sans taverne ».

"Cela correspond aux principes de solidarité de tous les acteurs du lieu : celui dont l’activité est la plus rentable met plus d’argent dans le pot commun." 


« Cette brasserie est l’un des quatre locataires indépendants du Bâtiment 7, comme l’épicerie, l’école d’art et la fonderie artistique La Coulée, poursuit-il. Ce sont toutes des structures coopératives. La brasserie a le statut de coopérative de travail. Elle paie son loyer beaucoup plus cher au “pied carré” que l’épicerie d’à côté. Cela correspond aux principes de solidarité de tous les acteurs du lieu : celui dont l’activité est la plus rentable met plus d’argent dans le pot commun. » 

Pour le Collectif 7 à nous, l’épicerie était le projet le plus urgent : selon une étude de santé publique, il n’existait aucun fournisseur d’aliments frais dans un rayon d’un kilomètre. En devenant membres du Détour, les gens du quartier s’engagent à y travailler trois heures par mois. Ils bénéficient ainsi des prix les plus bas.

Pour Guillaume Pascal, l’un de ses 5 fondateurs, ces heures de travail mensuelles permettent à la fois de construire une communauté impliquée, de « réduire au maximum les charges fixes et de proposer des prix abordables pour des produits de qualité. Notre marge est légèrement inférieure à celle des autres coopératives du genre (20 %), et surtout elle s’applique de façon transparente pour tous les aliments sans exception ». Le Détour a aussi mis un frigo en libre accès à sa porte afin d’offrir ses produits en passe d’être périmés et inviter tous les habitants à agir de même. « Il y a des gens qui y ont même rangé, dans des pots, des spaghettis en sauce », ajoute avec un sourire Marie-Claude Rose, autre fondatrice du lieu, officiant ce soir à la caisse. 

Le "pouvoir d'agir" des citoyens du Bâtiment 7 


Le Bâtiment 7 se veut une « fabrique d’autonomie collective » en libre adhésion, reposant sur les savoirs et savoir-faire de ses « utilisateurs responsables » et des communautés du quartier. Qu’il s’agisse d’ateliers de vélo, de bois, de céramique, de sérigraphie, de fonderie d’art, d’impression numérique, de mécanique automobile, de couture ou d’autres activités au débotté, chaque personne impliquée dans le Pôle des pratiques doit non seulement se prendre en main, mais aussi proposer gratuitement – ou à bas prix – des formations aux habitants désireux d’apprendre.

Chaque espace et ses équipements sont loués au mois ou à l’heure au prix maximum de 10 dollars canadiens (soit dans les 6,70 euros), avec des accompagnements pour mieux maîtriser les outils et les méthodes afin de réparer et surtout « faire » soi-même. Et dans cette drôle d’usine, d’autres connaissances « expérientielles » sont mises en pratique : celles issues du combat militant, qui ont permis de convaincre les pouvoirs publics et de faire céder le directeur du Groupe Mach qui entendait revendre les terrains à Loto-Québec après les avoir rachetés pour un dollar symbolique.



Marco Silvestro, l'un des fondateurs du Collectif 7 à nous, dans l'atelier menuiserie du Pôle des pratiques. Sociologue de formation et militant au sein du Centre social autogéré, il a été de tous les combats depuis 2005. 

Tout un arsenal de tactiques et mobilisations – doublées d’un art de la négociation – entre pétitions, occupations sauvages, paperasse à remplir et bricolage avec des bouts de ficelle sur le terrain... Autant de moyens allant du haut-parleur à la truelle. Et une règle persistante, bien que l’heure soit moins à la lutte qu’à la construction collective : le pragmatisme « DIY » (Do It Yourself), proche de l’esprit punk, que redécouvrent aujourd’hui certains fab labs. 

Du pragmatisme pour mieux préserver son autonomie


C’est grâce à ce pragmatisme qu’ont été réunis les 4 millions de dollars canadiens (soit quelque 2,7 millions d’euros) nécessaires aux travaux du premier quart de la bâtisse, sans aucun financement provenant d’entreprises privées cherchant à faire des profits.

Parmi les multiples sources : 1 million de dollars de dédommagement, obtenus après d’âpres négociations auprès de l’ancien propriétaire avec l’appui de la mairie de l’arrondissement ; une subvention de 900 000 dollars de Recyc-Québec, institution soutenant la récupération et le recyclage de pierres et autres matériaux ; un prêt de la Caisse d’économie solidaire Desjardins, institution mutualiste, symbole historique de l’autonomie du Québec et du soutien aux populations précaires, qui est aussi l’une des quatre plus grandes puissances financières de la Province ; la prise en charge depuis déjà cinq ans d’un salaire par la Fondation Béati, catholique mais très progressiste ; et l’émission d’obligations communautaires, c’est-à-dire de titres financiers avec intérêt, qui font de leurs possesseurs les « copropriétaires » du lieu… 

Traduisant la volonté d’autonomie des acteurs des mouvements coopératifs et citoyens du Québec vis-à-vis de l’État et du monde de l’entrepreneuriat social, ces émissions sont « communautaires » – et non à impact social – en ce sens qu’elles sont destinées aux appuis de l’initiative : autres organismes sans but lucratif (OSBL), fondations ou habitants du quartier, etc.

« Cette innovation, explique Vincent van Schendel, directeur de Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS), organisme de liaison et de transfert ayant piloté leur mise sur pied, a mobilisé des chercheurs, des institutions et des acteurs de l’économie sociale comme ceux du Collectif 7 à nous. Et l’émission de telles obligations par le Bâtiment 7 a joué un rôle en 2017 pour rassurer certains bailleurs de fonds du projet. » 

De la difficulté de ne pas trahir ses principes libertaires


La prochaine étape, prévue pour 2019, est le lancement d’un Pôle santé-famille sur une surface un peu plus grande que le Pôle des pratiques. Il comptera un Centre de la petite enfance autogéré de 80 places, une Maison de naissance, un lieu communautaire de soutien aux familles et un espace de santé de proximité. Se développe aussi, à l’horizon 2020, un Pôle alimentaire connecté à l’épicerie Le Détour, avec des jardins collectifs, des serres, des cultures hydroponiques, de l’élevage, de la pisciculture et de l’éducation populaire.

"Comment gérer les conflits ? [...] Comment concilier la rentabilité des activités, notre ambition solidaire, notre gouvernance plutôt libertaire et nos liens avec le quartier ?"


Une difficulté restera à surmonter : le dernier quart du bâtiment devait être dédié à l’art contemporain via la Fonderie Darling, « membre du Collectif 7 à nous, en première ligne pour s’opposer à la démolition en 2009 » au travers de son organisme à but non lucratif Quartier éphémère. « Sauf que, précise Marco Silvestro, la Fonderie Darling veut aujourd’hui être propriétaire de sa section, refusant pour l’instant nos principes de location au coût le plus bas, de partage des risques et de propriété collective. Nos visions, pour le moment, ne sont pas en phase et nous discutons avec elle de son engagement dans le Bâtiment 7. » 

Autre enjeu : la gouvernance d’un projet aussi grand et éclaté. « Tenir le pari d’une structure non hiérarchique, autogérée, avec déjà plus d’une soixante de personnes très impliquées, c’est compliqué, enchaîne Marco Silvestro. Un salarié nous a quittés il y a une semaine parce qu’habitué à travailler en mode pyramidal il ne se retrouvait pas dans notre fonctionnement. Comment gérer les conflits ? Comment ne pas nous retrouver, demain, comme bien des makerspaces, avec juste un gang d’hommes blancs très scolarisés ? Comment concilier la rentabilité des activités, notre ambition solidaire, notre gouvernance plutôt libertaire et nos liens avec le quartier ? La débrouille ne suffit pas. C’est pourquoi nous travaillons aussi avec des universitaires sur ces questions. » 





Outre le Bâtiment 7, nombreux sont les projets au Québec valorisant les savoir-faire des citoyens, en particulier des plus démunis. Retrouvez le dossier "Québec solidaire" sur la base des connaissances pour l'invention sociale et solidaire sur Solidarum

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