Enzo Lesourt : face à l'anthropocène, le politique doit forger de nouveaux imaginaires

Enzo Lesourt : face à l'anthropocène, le politique doit forger de nouveaux imaginaires

L'effondrement de nos sociétés thermo-industrielles entraînera-t-il aussi celui de la philosophie politique occidentale ? L'anthropocène, tel qu'il est défini par le philosophe Enzo Lesourt dans son livre Survivre à l'anthropocène. Par-delà guerre civile et effondrement (PUF, 2018), oblige en tout cas à revoir certains acquis de la modernité. Rencontre et explications avec l'auteur.

Cet article a été initialement publié dans notre hors-série 
"Et si tout s'effondrait ?" disponible sur notre boutique en ligne.


En quoi l’anthropocène, cette ère où l’homme est devenu une « force géologique », ouvre-t-il selon vous un nouvel espace de travail pour le philosophe ?

L’histoire de la pensée politique occidentale peut être lue comme une longue discussion, jamais achevée, autour d’une question simple : quel sort réserver à l’« excédent » ? Par excédent, on entend cette part d’énergie en trop, qui reste disponible une fois que nous avons réglé la question de notre survie matérielle. Faut-il le consumer, le dissiper, ou le stocker et l’accumuler ? Ce dilemme a structuré le débat pendant des siècles. Les premières sociétés utilisaient le sacrifice, humain et matériel, comme rite de régulation. 

Puis les Grecs et les Romains ont eu leur avis : il faut organiser la Cité autour de la domestication et la ritualisation de sa consumation. C’était ainsi le rôle des arènes, par exemple, dont l’utilité sociale était de canaliser les passions autour de la destruction grandiose de ressources « en trop » (vies humaines et animales, denrées, etc.). Les catholiques et les protestants s’entretuèrent à ce sujet durant des siècles. 

À leur façon, les Modernes ont ensuite tranché : il faut accumuler l’énergie de façon illimitée. Sauf que deux siècles après l’avènement de l’ère industrielle, nous mesurons les ravages de ce dogme : tous les indicateurs nous montrent que nous sommes au seuil de la catastrophe. Réussirons-nous à formuler une nouvelle réponse au dilemme de l’excédent ? L’anthropocène est un défi inédit que l’humanité se lance à elle-même.


"Et si tout s'effondrait ?" - HORS-SÉRIE SOCIALTER 

 

Comment s’est institué ce dogme de l’accumulation ?

La modernité naît dans une apocalypse de rue, lorsque les guerres civiles de religion ravagent le Vieux Continent. On sous-estime souvent leur importance dans les racines de notre imaginaire contemporain. Le principe d’accumulation est vu comme un rempart aux pénuries et une promesse d’opulence – fini les rivalités ! Pour faire durer la Cité, la modernité a ainsi remplacé en un temps record l’éthique de la consumation (1) par l’éthique de l’accumulation : c’est la bascule de notre histoire. 

Au citoyen désireux de mourir en héros de l’ère classique, la modernité opposa la figure de l’homo economicus, soucieux de sa conservation et de sa tranquillité, en retrait de la vie publique et indifférent à la marche de l’État. Dès lors s’opère un véritable retournement : activités honteuses, alors réservées aux esclaves et aux étrangers, le commerce et la passion de l’argent deviennent les vertus des temps modernes et les sources du progrès humain.

L’historien Fernand Braudel explique ainsi que le développement économique de la civilisation occidentale peut être lue comme « un long processus de dédiabolisation de l’usure » [au sens de l’intérêt que produit l’argent prêté, ndlr]. Or, qu’est-ce que l’usure si ce n’est l’accumulation de l’excédent dans le temps ?

En quoi la catastrophe nous oblige-t-elle ainsi à revoir nos grilles de lecture ?

Nous sommes face à une impasse : par le constat de la raréfaction dramatique de la biodiversité et des ressources naturelles, on déduit de l’anthropocène qu’elle est une crise de la rareté. Et en bons modernes, on développe alors des solutions pour conjurer la pénurie, telles que les OGM ou la voiture électrique, sans réaliser que nous ne faisons qu’ajouter du « développement au développement », c’est-à-dire une nouvelle couche d’industrialisation et de complexité, tout en restant prisonniers de la peur du manque… Ce qui ne fait finalement qu’accélérer la catastrophe. 

Tant que la crise écologique sera perçue comme une crise de la rareté, et non comme une crise de la gestion de l’excédent, nous ne pourrons lui apporter les réponses adéquates. La rareté n’est pas une donnée biologique de départ : elle est un construit social et politique, le produit d’un système économique fondé sur l’accumulation. 

L’économie moderne, à travers le capitalisme, devait être un traité de paix nous mettant à l’abri du besoin et des rivalités qu’il engendre. Mais la dynamique réelle est tout autre : la production industrielle ne résout pas le manque, ni la pauvreté, elle les déplace et les globalise. Au contraire, pour être légitime, l’accumulation a besoin que le manque devienne une angoisse collective permanente : produisez un Concorde et vous donnerez à des millions de personnes le sentiment de manquer de ressources pour gagner du temps...

Par là, vous réaffirmez aussi que la crise écologique relève profondément du politique.

L’urgence est de repenser le rôle du politique face à la catastrophe. La « société du risque » décrite par le sociologue allemand Ulrich Beck dans les années 1980 est devenue obsolète : nous sommes à l’ère des dommages transcendantaux. Il n’est plus possible de distinguer les risques entre eux, ils sont reliés les uns aux autres et forment un défi commun. 

"Tant que la crise écologique sera perçue comme une crise de la rareté, et non comme une crise de la gestion de l’excédent, nous ne pourrons lui apporter les réponses adéquates."


Hier, le risque était dû à un dysfonctionnement du système, aujourd’hui la catastrophe en est l’aboutissement. Hier, le risque était mesurable, on pouvait l’anticiper ; aujourd’hui, la catastrophe défie tous les appareils de mesure et elle est imprévisible. Et les dommages sont irréparables : les millions de réfugiés climatiques déjà déplacés ne retourneront jamais sur leur terre d’origine... 

Pour autant, à chaque crise de civilisation, l’Histoire nous montre comment le politique a su innover et forger en urgence de nouveaux imaginaires pour mettre la Cité à l’abri des périls. C’est ainsi que l’accumulation fut, au départ, une stratégie géniale de survie, un extincteur face à l’incendie des guerres civiles. À nous de réactiver cette agilité ancestrale, dans le temps qui nous reste imparti.

Sur quelles valeurs construire ce nouvel extincteur à l’effondrement ?

Il faut trouver notre propre chemin entre les limites de la modernité et les failles de l’ère classique, qui n’a pas su stopper les guerres civiles de religion. L’économie des communs est une piste intéressante : elle formule des nouveaux principes d’usage pour les biens fondamentaux indispensables à la survie de l’humanité, en les retirant de toute logique d’accumulation. N’oublions pas que jusqu’à la révolution industrielle, les communs étaient la base de l’économie classique : le souverain garantissait à sa communauté la protection des ressources fondamentales, contre son travail. 

De façon complémentaire, l’économie de proximité et des circuits courts opère, elle aussi, une simplification de notre société : elle raccourcit la chaîne de production et de distribution des biens. C’est cette même simplification qu’il nous faut à présent penser sur le plan politique : quelles régulations au niveau global ? Et quelle est la bonne échelle de gouvernement au niveau local ? L’anthropocène nous oblige à accélérer la transition, tout en maintenant vivaces les solidarités qui unissent les territoires entre eux pour faire face aux chocs.

L’anthropocène obligerait donc à repenser totalement la gouvernance de la Cité ?

Depuis toujours, gouverner la Cité est l’art de l’adaptation collective face aux périls. Il faut se replonger dans les travaux des archéologues qui ont exploré l’effondrement des grandes civilisations. Joseph Tainter, par exemple, a notamment enquêté sur l’Empire romain et les Mayas : le développement y avait atteint un tel niveau de complexité que 100 % de l’énergie consommée par la Cité était dédiée à maintenir le statu quo, au détriment de l’innovation. Cette saturation a amputé leur réactivité, l’effondrement était la seule issue. 

Lorsque le moindre choc devient potentiellement une catastrophe à grande échelle, alors le seuil de soutenabilité est dépassé et l’effondrement guette. Son analyse éclaire le temps présent : devons-nous attendre qu’une catastrophe réduise dans la violence la complexité de notre Cité ? Ou bien agissons-nous dès aujourd’hui pour simplifier volontairement les schémas de prises de décision, les circulations économiques, etc. ?


© Cyrille Choupas

Dans mon livre, j’explore les pistes avancées par Ivan Illich et André Gorz, deux pères fondateurs de l’écologie politique. Tous deux posent la question de la mesure et du bon niveau de développement. Leur point de départ est l’autonomie du citoyen, sa liberté, et non d’abord la conservation de la biosphère – même si celle-ci découle, au final, de la reconquête du sujet. Dès lors, l’essence du politique n’est plus d’accompagner l’accumulation de l’excédent, mais bien d’endiguer sa course folle en s’appuyant sur des valeurs non économiques : la connaissance, les arts de vivre, la convivialité, l’amitié, etc.

Évoquer l’autonomie du sujet, n’est-ce pas paradoxal à l’heure où l’anthropocène impose une menace globale et collective ?

Le dilemme entre accumulation et consumation n’est pas qu’une question biologique, économique ou politique, elle concerne également l’intime. C’est-à-dire qu’elle nécessite aussi de repenser nos désirs et leur mise en forme moderne pour trouver d’autres tropismes que le couple rareté/accumulation : avant que les sushis ne deviennent à la mode, il ne manquait pas un seul thon rouge sur la planète… 

L’anthropologue Marshall Sahlins explore du côté de la société primitive une forme d’économie pré-moderne, bâtie en résistance totale à l’accumulation et au stockage de l’excédent. Elle était intégralement organisée contre l’accumulation physique des ressources tout autant que contre la centralisation du pouvoir par le souverain. Il s’agissait d’une économie fondée sur l’activité productive minimale au profit de la maximisation de l’activité ludique. Il fait de cette première société la seule véritable société d’abondance de l’histoire de l’humanité. Les conclusions d’André Gorz ne sont pas éloignées de ces considérations quand il chercher à réduire le temps passé à produire la plus-value économique – le travail – au bénéfice des activités autonomes, non marchandes.

Deux grandes réponses à l’anthropocène se dessinent pour l’heure : d’un côté l’innovation technologique, incarnée par les promesses de la géo-ingénierie ou du transhumanisme, de l’autre la sobriété. Entre ces deux modèles qui s’opposent, faut-il chercher une voie alternative ?

Dans les années 1970, Ivan Illich apportait quelques éclairages stimulants à ce débat : l’enjeu n’est pas la technologie mais sa maîtrise citoyenne. Ainsi, son opposition à l’énergie nucléaire ne repose pas tant sur le péril humain et environnemental que fait courir un accident que sur la menace pour la démocratie de ce type d’énergie, qui repose par définition sur le secret et le savoir de quelques ingénieurs garants du bon fonctionnement. Le nucléaire a besoin d’être une boîte noire, à l’abri du regard des citoyens et, en cela, il est une faille dans l’aboutissement de notre démocratie. C’est pour répondre à de telles problématiques qu’Ivan Illich développe le concept de société conviviale, où le citoyen garde le contrôle sur l’outil, sur l’appareil productif. 

Aujourd’hui, le monde du logiciel libre ou l’économie des communs participent de la construction de ce type de société. Le critère de la maîtrise citoyenne peut être pertinent pour guider les politiques d’innovation. Au moment où notre Cité est à nouveau aux portes de la catastrophe, le philosophe peut aider à trouver un nouvel usage de l’excédent, enfin durable, qui combine les points forts de l’héritage moderne et de l’héritage classique, tout en excluant leurs limites réciproques.


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