Julia Cagé :

Julia Cagé : "Nous sommes dans une illusion de démocratie qui est en réalité une ploutocratie"

Comment sortir de la ploutocratie et assainir le fonctionnement de nos démocraties ? Nous avons rencontré Julia Cagé, professeur d'économie à Sciences Po Paris, pour discuter ses propositions de réforme du financement des partis politiques en France. Entretien.

Cet article a été initialement publié dans notre numéro 32 à retrouver sur notre boutique en ligne

Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur le fonctionnement de ces Bons pour l’égalité démocratique (BED) ?

Les BED s’inscrivent dans une réforme globale du financement de la vie politique dont la première dimension est de limiter drastiquement les financements privés. Aujourd’hui, nous avons une capture du jeu démocratique par les intérêts privés, capture particulièrement pernicieuse en France puisqu’elle est alimentée par un système de déductions fiscales : non seulement les plus riches donnent davantage que les plus pauvres aux partis politiques, mais, en outre, ils sont subventionnés pour cela à hauteur des ? de leurs dons.

C’est pourquoi je propose de limiter les dons privés à 200 euros par an et par personne au lieu de 7500 euros à l’heure actuelle, et de supprimer les déductions fiscales. Par ailleurs, il faut moderniser le financement des partis politiques. Actuellement, il sont financés en fonction des résultats obtenus aux dernières législatives : leur financement est figé par intervalle de 5 ans. Or, la politique ne se joue pas tous les 5 ans et il faut pouvoir financer les nouveaux mouvements qui émergent. Les BED permettront de financer chaque année le mouvement politique de son choix à hauteur de 7 euros sur sa déclaration de revenus.

Est-ce que cette remise à plat annuelle du financement des partis ne favoriserait pas une instabilité de la vie politique ?

La fiction [cet article s'inscrit dans le cadre de notre article "Social Fiction" qui fait réagir des intervenants sur une fiction mettant en scène leurs propositions telles qu'elles pourraient être réalisées ndlr] évoque le financement par les BED d’un parti qui ressemble fort au Rassemblement national (RN), et cela m’intéresse, car c’est un reproche qui m’a été fait. Mais soit on considère que c’est un parti démocratique qui a le droit de participer au jeu électoral et on le finance comme les autres, soit on l’interdit… En même temps, sur le plus long terme, les BED éviteront que le RN gagne des voix en adoptant une posture victimaire.

"Au lieu d’être dans un système « 1 personne = 1 voix », nous sommes de plus en plus dans un système « 1 euro = 1 voix »" 

Par ailleurs, les classes populaires votent pour les mouvements populistes car elles ne se sentent plus représentées politiquement. Elles ont raison : elles souffrent d’un déficit de représentation, car les hommes politiques partent à la chasse aux chèques plus qu’à la chasse aux voix… C’est pourquoi je pense que cette question du financement est un facteur majeur de la montée des populismes et n’a pas été assez explorée. Mon pari, c’est que si on limite les financements privés et qu’on met en place un financement public plus dynamique et plus ambitieux, on va inciter les politiques à parler de nouveaux aux citoyens et ainsi limiter l’audience des populistes.

Est-ce que ces BED ne nous exposeraient pas au risque d’un fichage politique des citoyens ?

Pas du tout ! Cela se ferait en deux temps, avec une sécurité électronique : votre BED ne sera pas lié à votre identité fiscale. La seule chose que l’administration fiscale saura, c’est combien d’argent doit revenir à tel ou tel mouvement politique.

Notre « démocratie » actuelle, où l’argent est au centre du jeu, ne vaudrait-il mieux pas l’appeler « oligarchie », ou même « ploutocratie » ?

Oui, nous sommes dans une illusion de démocratie qui est en réalité une ploutocratie : au lieu d’être dans un système « 1 personne = 1 voix », nous sommes de plus en plus dans un système « 1 euro = 1 voix ». Il faut donc redéfinir les bases du projet démocratique. Et pour cela, il faut commencer par assainir le financement des partis pour redonner un vrai poids au vote des citoyens. Certes, il existe des initiatives de refonte de la démocratie avec des référendums d’initiative populaire, par exemple. C’est très intéressant, mais prenons le cas de la Suisse qui est toujours citée en modèle : la très large majorité des référendums d’initiative populaire y échouent.

Comme les initiatives de la
« démocratie en continue » passent par les urnes, où le jeu est capturé par l’argent privé, ce sont ceux qui peuvent financer des campagnes qui l’emportent le plus souvent. La proposition du référendum révocatoire pour relever les élus de leurs fonctions revient aussi très souvent : je trouve cela déstabilisant et bloquant pour les gouvernements. Les BED représentent une manière plus « douce » d’exercer notre contrôle en finançant les partis qui nous satisfont.

Assistons-nous à une prise de conscience de ce rôle pervers de l’argent dans la démocratie ?

On parle de plus en plus de cette question aux États-Unis où l'on en voit des dérives… En France, on avait l’impression qu’on était protégé et on avait tendance à dire qu’il n’y avait pas d’inégalités. Mais quand on songe que le financement maximum fixé à 7500 euros correspond à la moitié d’un SMIC annuel, on voit les choses autrement… On prend conscience que les dés sont pipés !

Le départ de Nicolas Hulot a aussi illustré le rôle des lobbies dans la vie politique. Est-ce qu’ils sont devenus les acteurs essentiels de cette ploutocratie ?

Il y a un poids croissant des lobbies. Ce n’est pas nouveau, mais quand on regarde la composition des gouvernements sous Macron, on voit que ça s’est accéléré. Lors de la campagne présidentielle, tout le monde a insisté sur son positionnement novateur en mode « start-up ». Mais ce n’est pas là-dessus que Macron a gagné les élections.

Au cœur de sa victoire, il y a la manière dont il a obtenu les financements : pour cela il a fait de la politique à l’ancienne en organisant des dîners où les participants donnaient 7500 euros. Or, il y a un déficit de régulation des lobbies et de transparence sur les dons qui est frappant en France. Pour moi, la question de la transparence est fondamentale. Aux États-Unis, en Angleterre, au Brésil, en Italie, par exemple, les dons aux partis politiques sont rendus publics. Pourquoi pas en France ?


© Sylvie Serpix

Le manque de transparence et de démocratie interne ne montre-t-il pas que les partis politiques sont dépassés ?

On a théorisé dès le début du XXe siècle que les partis fonctionnaient comme des structures oligarchiques. Dans mon livre, j’émets l’idée d’une « Assemblée mixte » pour introduire une parité sociale. Quand il y avait des ouvriers parmi les élus du Parti travailliste en Angleterre, ce parti proposait une politique nettement plus à gauche !

Ce que je propose donc, c’est qu’un tiers des sièges à l’Assemblée nationale deviennent des sièges élus sur une liste à la proportionnelle qui soit paritaire socialement — donc avec au moins une moitié de candidats d’origine populaire : ouvriers, chômeurs, travailleurs précaires, employés… Si l’on demande aux Républicains, au Parti socialiste ou aux Verts de faire cela, ils vont avoir du mal à trouver des candidats. Par contre, les syndicats ont déjà une bonne parité sociale. D’une certaine manière, nous devrions inciter le monde syndical à réinvestir la politique.

Cette mesure ne change pas le fait que le parti politique est une machine de guerre électorale...

Avec les Bons pour l’égalité démocratique (BED), les partis devront aller parler aux citoyens à intervalles réguliers. L’idée c’est d’arrêter de penser le parti politique uniquement comme une machine de guerre électorale. À Seattle, il existe des « chèques démocratie » qui ont été donnés à chaque citoyen pour financer le candidat de leur choix lors des élections locales de 2017. Mais la limite de cette proposition, c’est qu’elle est centrée sur les élections, alors que le parti doit être au cœur d’un débat politique permanent.

Pour encourager ce débat démocratique au-delà de la période électorale, pourquoi ne pas développer, outre la démocratie représentative, une démocratie directe ?

Impliquer davantage les citoyens dans le fonctionnement démocratique au niveau local est extrêmement intéressant. Je me bats aussi pour engager davantage les citoyens dans la démocratie en entreprise. Il y a un vrai déficit de la démocratie en entreprise actuellement en France. Sur ce point, nous ne prenons jamais exemple sur le modèle allemand… Mais, encore une fois, il faut être vigilant : cela peut être une manière de donner l’illusion aux citoyens que nous ne serions pas dans un système ploutocratique et qu’ils participent à la vie démocratique. Il faut d’abord modifier le système en limitant le poids des intérêts privés et ensuite développer ces initiatives.

"La question du tirage au sort est une manière de refuser notre droit le plus fondamental de citoyen à élire nos représentants et à se laisser convaincre par des arguments."

Sur la démocratie directe et participative, je pense que la question du tirage au sort est une manière de refuser notre droit le plus fondamental de citoyen à élire nos représentants et à se laisser convaincre par des arguments. Or, je crois au jeu électoral, d’où l’Assemblée mixte qui permet comme le tirage au sort la représentativité mais passe par les élections.

Vous avez accompagné la campagne de Benoît Hamon aux élections présidentielles de 2017. Quel doit-être, selon vous, le rôle de l’intellectuel dans la vie politique ?

Le travail de l’intellectuel, c’est d’écrire des livres, de faire des propositions, de les vulgariser et les promouvoir jusqu’au bout, c’est-à-dire s'asseoir à une table avec des hommes politiques et écrire des propositions de loi. Or, il est fondamental que ces propositions se fassent à partir d’une activité de recherche. S’il y a des propositions intéressantes dans mon livre, c’est parce que j’ai passé 4 ans de ma vie à étudier ce qui s’est fait dans 10 pays au cours d’un demi-siècle. Je n’ai pas eu l’idée des BED un matin en me réveillant... Or, un politique n’a pas le temps de faire cela.

Par ailleurs, je ne crois pas beaucoup aux relations bilatérales entre les intellectuels et les hommes politiques. Il faut aussi défendre ces propositions auprès du grand public. Si le grand public ne s’en saisit pas, il ne se passera rien. Il est très important qu’un mouvement citoyen puisse peser ; les gens devraient s’approprier ces enjeux de financement. Ça parle aux gens quand on leur montre que toute la politique fiscale de Macron pèse sur les catégories sociales moyennes et populaires : avec la baisse des allocations logement, la stagnation des aides sociales, la fiscalité sur le tabac et l’énergie, il n’y a que le pouvoir d’achat des 1% les plus riches qui va augmenter en 2019, celui des plus modestes baisse.

L’État discute pour faire un chèque carburant de 240 euros par an alors que les déductions pour les dons aux partis politiques sont en moyenne de 3900 euros par an pour les 0,01% les plus riches. Il faut mettre ces réalités sur la table ! Ce qui m’a frappé aux « Rendez-vous de l’histoire » à Blois, par exemple, c’est que des participants sont venus me voir à la fin en me demandant : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » Ils se sont rendus compte qu’il y avait une action à mener !

Est-ce que vous avez senti une attention des milieux politiques pour vos propositions ?

J’ai envoyé Le Prix de la démocratie à de nombreux politiques avec lesquels je commence à discuter. Olivier Faure, Ian Brossat, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon se sont montrés intéressés. Je compte sur une intelligence qui puisse dépasser les clivages. Ce ne sont pas des propositions partisanes. François Bayrou, par exemple, devrait aussi pouvoir être intéressé. Aux États-Unis, les dernières réformes du financement de la vie électorale qui ont eu du poids étaient bi-partisanes. Il sera aussi capital de penser ces réformes du financement de la vie politique au niveau européen !




Biographie  

Professeure d’économie à Sciences Po Paris, co-directrice de l’axe « Évaluation de la démocratie » du Laboratoire Interdisciplinaire d’Évaluation des Politiques Publiques (LIEPP) et chercheuse au sein du Center for Economic and Policy Research (CEPR), elle s’intéresse à l’économie des médias et au financement de la démocratie et de la vie politique. Intellectuelle engagée, elle soutient Benoît Hamon et dirige le pôle  « économie » de sa campagne lors de l’élection présidentielle de 2017. En 2015, elle publie Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (Le Seuil) et défend l’idée de la création de « sociétés de média à but non lucratif ». Elle vient de faire paraître chez Fayard son dernier ouvrage : Le Prix de la démocratie.

Photos : © Erwan Floc'h

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