Gentrifiés, domestiqués... Retrouvons l'esprit défricheur des premiers tiers-lieux !

Gentrifiés, domestiqués... Retrouvons l'esprit défricheur des premiers tiers-lieux !

Suite à un épisode du podcast de la Compagnie Génerale des Autres, Jean-Marc Gancille, associé co-fondateur de Darwin, l'un des plus grands tiers-lieux de France, poursuit sa réflexion sur ces lieux alternatifs de plus en plus prisés, mais qui risquent par là même de perdre l'esprit pirate et défricheur des origines. Tribune.

Réécouter le podcast "Une friche militaire peut-elle incarner un paradis écologique" sur la Compagnie Générale des Autres

Lorsque nous avons lancé Darwin en 2007 à Bordeaux, nous étions loin d’imaginer figurer parmi les pionniers d’un mouvement alternatif appelé à devenir en une dizaine d’années un véritable marché, « phénomène économique émergent mais réel qui touche l’ensemble des territoires, et bien plus puissant qu’on ne l’imaginait. » Le développement des tiers-lieux a en effet été fulgurant sur une courte décennie. De quelques poignées d’espaces de coworking, fab labs, living labs et autre makerspaces dans les années 2000, la France compte désormais 1800 tiers-lieux, dont la moitié dans les grandes métropoles.

Plébiscité par l’État et le Marché


L’Etat a annoncé fin 2018 un plan de 110 millions d’euros pour renforcer et déployer ces espaces de travail hybrides et multiformes, où se mêlent services, fabrication et réseau d’échanges. Les grandes entreprises plébiscitent le concept et encouragent leurs salariés à
« s’immerger dans leur ambiance cool et créative » pour y télé-travailler, lorsqu’elles ne créent pas leur propre lieu, « collaboratifs et all inclusive ».

Les aménageurs-promoteurs s’y mettent aussi : chaque éco-quartier est désormais livré clé en main avec son tiers-lieu qui va bien. Les startupers s’y pressent pour tester leurs dernières innovations disruptives sur des communautés « naturellement branchées et bienveillantes ». Les agriculteurs urbains hors-sol y font pousser des fraises hors-saison dans des conteneurs hors de prix. Des bataillons de fêtards y noient leurs convictions écolos dans des « afterworks » bio-alcoolisés et riche en déchets. Nul doute désormais, la normalisation du concept est en marche.

On peine aujourd’hui à retrouver la dimension subversive, l’utopie revendiquée, la volonté farouche de « faire autrement » qui présidaient au fondement de ces lieux.

Comment en est-on arrivés là ?

Trouver les failles du système dominant


Stimulés par l’impatience d’agir et la volonté de rupture face aux inerties politiques et économiques endémiques, les premiers tiers-lieux ont été conçus comme des espaces de “
hacking” territorial susceptibles de bousculer la démocratie locale, de revitaliser la participation citoyenne, d’encourager l’émergence d’un entrepreneuriat plus responsable et d’expérimenter des formes de sobriété et de partage face à la fuite en avant du toujours plus et les ravages du fondamentalisme marchand.

À l’instar des hackers, il s’agissait de chercher les failles d’un système devenu obsolète, de manière joyeuse, avec des idéaux, pour le ré-adapter à l’époque, le reprogrammer vers des fins souhaitables. Le tiers-lieu se concevait comme une plateforme de test, un laboratoire d’urbanisme expérimental, souvent sur le mode temporaire, pour défricher de nouvelles formes de gouvernance plus horizontale associant les citoyens à des modèles économiques plus coopératifs, des projets socialement plus inclusifs et des activités à l’empreinte écologique moins délétère.

Faire, ici et maintenant


L’esprit pirate y régnait en maître, avec l’obsession de trouver les conditions de l’indépendance et de l’autonomie, non pas comme une défiance envers les collectivités mais au contraire comme un aiguillon pour les forcer à bouger, avec un
principe simple : plutôt que de tout attendre de la puissance publique - autorisations et subventions notamment – décider de faire, ici et maintenant, éventuellement sans permis. Faire la preuve par soi-même que ça pouvait marcher et inviter le personnel politique à rejoindre le mouvement. Tenter sur du concret, en bonne intelligence, de trouver un terrain d’entente et coopérer. Ne plus perdre de temps face à l’approche du mur et la nécessité de préparer la résilience du territoire.

Cette méthode d’empowerment urbain montre aujourd’hui clairement sa limite. Car le hacking peut se penser comme un partenariat si l’on accepte au préalable de ne pas être dans la toute-puissance. Posture d’ouverture et d’humilité auquel les élus et la technocratie des grandes métropoles, englués dans des schémas de pouvoir révolus mais toujours puissants, n’accèdent tout simplement jamais.

Hacking ou coopération win-win


Les hackers lanceurs d’alerte jouissent toujours dans un premier temps d’un statut d’alibis utiles des stratégies de marketing territorial de collectivités en mal de vision d’avenir, tant qu’ils ne bouleversent pas trop les rapports de force locaux. Mais ils se muent progressivement, à mesure de leur succès dans l’opinion, en extrémistes gauchistes voire en dangereux anarchistes à contenir.

Les autorisations d’occupation temporaires dont ils jouissaient à peu de frais pour innover se transforment subitement en gouffre d’argent public par une opaque magie comptable. Leurs initiatives solidaires en faveur des migrants entravent d’un coup d’un seul l’édification de logements sociaux confiés toujours aux mêmes groupes de promotion immobilière. Leurs tentatives ingénieuses de renaturation et de production agricole urbaine se voient condamnées au profit de parkings et de zones commerciales « absolument indispensables » à la production de la ville.

Et lorsqu’ils résistent un peu trop, l’arme binaire infaillible de la sécurité est brandie pour disqualifier leurs événements, toujours facilement condamnable face à l’inflation exponentielle des normes et des contraintes sécuritaires. Car il faut bien remettre de l’ordre.

Alors que les services publics ferment les uns après les autres, que les subventions aux associations fondent, que le travail se précarise, que la marchandisation de l’espace public s’accélère, les tiers-lieux contenus à leur plus simple expression marchande, la moins politique qui soit, deviennent alors une aubaine, un paravent au libéralisme dévastateur pour vanter les efforts d’adaptation douce, de mutualisation polie, de coopération « win-win », de consumérisme de bonne conscience et d’innovation responsable qui permet de revendiquer une certaine modernité mais surtout de maintenir l’ordre établi, voire de le renforcer.



L'éco-système Darwin à Bordeaux

Curieuse logique politique que celle qui considère l’action citoyenne comme plus inquiétante que les stratégies conduites par de grandes entreprises ou groupes d’intérêts privatisant à leur manière tout ou partie de l’espace public. À rester sourd à ces revendications, à négliger ces émergences et ces aspirations, certainement la démission démocratique s’amplifiera, certainement les zadismes se radicaliseront.

Il y a pourtant dans le hacking territorial, dans la multiplication des tentatives de coproductions innovantes d’idées et d’initiatives participant au service public, un formidable projet politique du commun enfin ! Une ouverture permettant de compléter le légalisme crispé par une forme de légitimité pair à pair.

Le phénomène initialement hacker des « incroyables comestibles » (mouvement social devenu mondial qui consiste à produire des espaces de production alimentaire dans des délaissés urbains) a par exemple fait la preuve qu’une action spontanée pouvait dans certaines villes devenir une politique publique, la forme d’un nouveau type de partenariat entre élus et citoyens.

Il y a dans ces dynamiques spontanées d’identification et de résolution des différentes failles des systèmes aujourd’hui à l’arrêt, une véritable source de créativité. Tous ces exemples de hacking territorial se distinguent par leur impertinence, leur créativité, leur spontanéité, leur capacité à faire groupe. Ces formes émergeront, dans l’intérêt collectif, à la seule condition d’accepter simplement le débat sincère que chacune de ces opérations pose, et de comprendre que nous sommes, cette fois en confiance, de plain-pied dans le XXIème siècle.



Jean-Marc Gancille est co-fondateur de l'éco-système Darwin à Bordeaux et vice-président de l'ONG Wildlife Angel. 

La Compagnie Génerale des Autres met en dialogue les innovations sociétales avec les citoyens et acteurs engagés à travers un podcast et des apéros-débats. Socialter donne l'opportunité aux interviewés du podcast de poursuivre le dialogue et la réflexion dans ses colonnes. 

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