[Édito] Le néolibéralisme a-t-il instrumentalisé la quête du bonheur ?

[Édito] Le néolibéralisme a-t-il instrumentalisé la quête du bonheur ?

Socialter consacre le dossier de son prochain numéro à la question du bonheur. Chief Happiness Officers, bonheur national brut, indice du bonheur, psychologie positive, développement personnel... Que révèlent la prégnance du bonheur et du bien-être dans notre société ? Edito.

Un titre truste le top des ventes de livres sur Amazon : Les quatre accords toltèques : La voie de la liberté personnelle – 4 étoiles et demi, 1 017 commentaires clients. L’éditeur nous éclaire : « Don Miguel Ruiz [l’auteur, ndlr] révèle ici 4 clés simples pour transformer sa vie et ses relations, tirées de la sagesse toltèque. Leur application au quotidien permet de transformer rapidement notre vie en une expérience de liberté, de vrai bonheur et d’amour ».

Bienvenue dans l’univers du développement personnel. Une illustration parmi d’autres de l’immense succès des ouvrages livrant la recette du bonheur, où se mêlent aphorismes spirituels, théories, trucs et astuces. Exemple plus laïc mais tout aussi mirifique : Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, où Raphaëlle Giordano, spécialiste du teambuilding, livre ses conseils sous la forme légère du roman.

Le ronron du bonheur


Rien de bien grave, jusque-là, chacun étant libre de transmettre son idée du bonheur et sa méthode pour l’atteindre. D’ailleurs, rien de plus simple : un peu de méditation, quelques exercices de yoga, pourquoi pas la lecture assidue de l’ouvrage Le chat du Dalaï-Lama et le pouvoir du miaou (troisième volet d’une trilogie féline à succès, vendu à 600 000 exemplaires), les bons conseils d’un life coach formé à la psychologie du bonheur, l’écoute d’un chief happiness officer au boulot... et le tour est joué.

L’idéologie véhiculée par cette méthode apparemment inoffensive est nettement plus problématique : il en incombe à l’individu de se prendre en main – aide-toi et heureux tu seras. Il ne faudrait surtout pas attendre de la société qu’elle lui apporte son aide, ou imaginer qu’on pourrait trouver dans celle-ci les raisons de son malheur (injustices, aliénations en tous genres, éducation…).

S’il y a certainement des choses à prendre dans les travaux de psychologie positive (le versant scientifique de ce nouvel esprit du temps), difficile de voir dans le développement personnel autre chose que le prolongement de l’individualisme contemporain, sommant chacun d’augmenter son bien-être par un management de soi-même serré et quotidiennement renouvelé. Rien de bien neuf, finalement, sous le soleil néolibéral.

L'illusion du bien-être


L’historien et sociologue américain Christopher Lasch, dans La Culture du narcissisme, prédisait déjà en 1979 un âge d’or pour les thérapeutes et s’inquiétait de cette « illusion momentanée d’un bien-être personnel ». « Assailli par l’anxiété, la dépression, un mécontentement vague et un sentiment de vide intérieur, “l’homme psychologique” du xxe siècle ne cherche vraiment ni son propre développement ni une transcendance spirituelle, mais la paix de l’esprit, dans des conditions de plus en plus défavorables ».

Entendons-nous : il ne s’agit pas, évidemment, d’être « contre le bonheur ». Difficile aussi de remettre en question l’éclatement éthique de la modernité, où chacun peut vivre selon les principes et l’idée du bonheur qui sont les siens (la question de la « vie bonne » pourrait faire l’objet d’un dossier à elle seule). Mais au moins peut-on espérer mieux que le simple maintien d’un « confort psychologique » minimal et refuser de voir la légitime aspiration au bonheur défigurée. 

Cet article est l'édito du numéro 32 de Socialter "Le culte du bonheur", à découvrir le 12 décembre en kiosque ou sur notre boutique en ligne. 

© Photo de couverture : Dan Mitchell

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