Marseille, la ville qui résiste encore et toujours aux « gentrifieurs »

Marseille, la ville qui résiste encore et toujours aux « gentrifieurs »

Des ambiances populaires et authentiques, des événements culturels toute l'année, une ville cosmopolite, des loyers parmi les plus bas des grandes villes françaises et un climat idéal : sur le papier, Marseille devrait être le futur hot spot de la gentrification. Mais son incapacité à créer des emplois limite ses espoirs de fixer les classes moyennes et créatives qu'elle attire.

Cet article a été initialement publié sous le titre "Marseille l'indomptable" dans le numéro 31 de Socialter, disponible en kiosque et sur notre boutique

Ville d’accueil dont l’identité s’est forgée par vagues successives d’immigration, Marseille accueille depuis quelques années un nouveau type de population : les blogueuses food et lifestyle. La profusion de lieux où sortir, boire un verre, dîner, chiner du mobilier design ou acheter du fromage chroniqués par ces influenceuses signale que Marseille n’a pas été épargnée par un phénomène contre lequel elle se pensait immunisée de longue date : la gentrification.

Le renouvellement des commerces saute aux yeux du visiteur qui arpente les petites rues d’Endoume, du Panier, de Vauban, s’aventure autour du Vieux-Port ou tente une excursion dans les quartiers de l’hyper-centre. Les comptoirs à smoothies, les bars à cocktails de création, les restaurants branchés – Marseille vit son moment tapas –, les espaces de coworking et les coffee shops se multiplient. Dans une ville qui célèbre la pizza traditionnelle, le snack-kebab, le restaurant de poisson haut de gamme et le pastis, les nouveaux habitants ne jurent que par les caffè latte, les graines de chia, les avocado toasts, les bières de microbrasseries et prisent les classiques locaux – poisson, panisses, légumes du soleil – revisités à la sauce street food. Dans le quartier de Noailles – le « ventre de Marseille » – réputé pour son marché populaire oriental et ses restaurants nord-africains, se sont implantées des enseignes qui ont les faveurs du Guide Fooding et même du New York Times, le grand quotidien américain vouant une passion à la ville qui s’exprime par de très réguliers articles enflammés sur cette tranche d’authenticité méditerranéenne.



© Sofia Fischer

Que s’est-il passé ? « Un grand rattrapage est en cours, explique Stéphanie, néo-Marseillaise ravie de ces évolutions. C’est quand même la moindre des choses d’avoir trois ou quatre restos sympas dans une métropole de la taille de Marseille. » Après avoir vécu à Paris, Stéphanie s’est installée à Marseille où elle a même trouvé un poste dans la com’ : une denrée rare sur place. La revente d’un appartement parisien acheté avant la flambée des années 2000 lui permet de vivre confortablement dans une ville où l’immobilier plafonne à 3 500 euros du mètre carré dans les quartiers prisés – contre 9 000 euros pour la moyenne parisienne. Son mari, lui, fait les allers-retours à Paris pour son travail.

La légende d’un Marseille populaire hermétique à la gentrification


Jusqu’aux années 2010, un des innombrables lieux communs associés à Marseille voulait pourtant que les tentatives de gentrification y échouent systématiquement. Les tenants de cette théorie énuméraient les opérations infructueuses de reprise en main du centre-ville. Dans les années 2000, le quartier de Belsunce, qui se caractérise par sa forte population étrangère, s’est vu affublé d’une « rue des arts » qui devait accueillir galeries, ateliers de créateurs et restaurants à la mode, mais qui n’a pas décollé. Au cours de la même décennie c’est la rue de la République, artère haussmannienne et bourgeoise du xixe siècle, qui a été relancée par un fonds de pension américain avec la bénédiction des autorités locales : nouveau fiasco mémorable. 

Aujourd’hui encore, les rideaux de nombreux locaux commerciaux restent baissés et personne ne peut affirmer que tous les programmes immobiliers haut de gamme qui sortent de terre autour du quartier d’affaires Euroméditerranée trouveront preneur. À chaque fois, un même scénario marseillais semble se répéter : la phase initiale de réhabilitation du bâti et d’éviction de la population indésirable s’enclenche, mais les classes moyennes, les Parisiens, les investisseurs dont on espérait la venue en lieu et place des pauvres et des immigrés répondent fort timidement aux appels du pied des pouvoirs publics et des promoteurs.



La situation a quelque peu évolué depuis 2013, lorsque Marseille portait fièrement le titre de capitale européenne de la culture, couronnant deux décennies de rénovation de grande ampleur de plusieurs quartiers. Les célébrations, les expo-stars et les fortes retombées médiatiques pour la ville, pour une fois dans les pages « Tourisme et Art de vivre » plutôt que dans la rubrique des faits divers, ont attiré 10 millions de visiteurs et indéniablement contribué à changer le visage de la cité phocéenne. Depuis, le réflexe a été pris par les couples de jeunes urbains, les groupes de potes et même les familles de passer un week-end à Marseille, des excursions absolument inconcevables au siècle précédent. Le bruit caractéristique des valises à roulettes, qui signale la présence de logements en location sur Airbnb, a fait son apparition en centre-ville : une forme de gentrification touristique est bel et bien à l’œuvre.

Un Berlin au soleil


Toutes les planètes seraient enfin alignées pour faire de Marseille une destination cool et désirable, compromis idéal entre climat du littoral méditerranéen et prix de l’immobilier berlinois. Une note de l’agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise (Agam) compare même la ville à d’autres destinations hipster en vogue comme Vilnius, Belgrade ou Barcelone. Les sociologues et géographes ont parallèlement mesuré une timide gentrification résidentielle, c’est-à-dire une présence accrue des cadres, des professions intellectuelles et des diplômés dans de nombreux secteurs de Marseille. Avec cette nuance que la ville partait de très bas. 




© Sofia Fischer

Dans le très touristique Panier, la part des ménages composés d’un membre des catégories supérieures est passée de 6,5 % en 1990 à 8,9 % en 2012. À Noailles, elle était de 4 % et a grimpé à 10 % durant la même période. Pour rappel, environ un actif sur cinq (18 %) est cadre ou exerce une profession intellectuelle supérieure en France, ce qui place donc Marseille et ses 11 % bien au-dessous du niveau moyen… Si les quartiers de l’hyper-centre marseillais ne sont pas restés totalement imperméables à la gentrification, celle-ci reste très incomplète et contrastée. Le caractère populaire et immigré imprime encore largement sa marque sur ces quartiers : l’ambiance et les commerces de Noailles restent fidèles à son identité orientale en dépit d’incursions sporadiques de restaurants branchés visant les néo-Marseillais et les touristes.

Or les « gentrifieurs » n’aiment pas toujours, en dépit de discours bienveillants sincères ou empruntés, ne pas être le référent culturel d’un quartier. C’est pourquoi il faut chercher ailleurs la dynamique de fond. Dans un secteur discret et peu connu des non-Marseillais : l’ensemble constitué des quartiers Chave et Camas. Là, une utopie créée par et pour le « gentrifieur » est sortie de terre en quelques années. En descendant depuis La Plaine le boulevard Chave dont la ligne 1 du tramway a épousé le tracé, on entre dans un charmant écosystème de brocantes vintage, d’épiceries équitables et locavores, de tiers-lieux déroulant une programmation autour du mieux-vivre et de l’épanouissement personnel, de restaurants, cafés et traiteurs gourmets qui satisfont les aspirations hédonistes des nouveaux habitants. Quant aux plus aisés des néo-Marseillais, une sorte de magnétisme immobilier les attire systématiquement vers le bord de mer, expliquant que le 7e arrondissement ait vu ses prix flamber en quelques années. Alors que les institutions locales rêvaient de transformer le cœur de Marseille, la gentrification a finalement contourné les zones qui impliquaient une coexistence parfois difficile avec les populations pauvres du centre-ville.


Les néo-Marseillais, intermittents de la gentrification

Un handicap majeur explique toutefois pourquoi ce mouvement de gentrification reste modeste : l’absence de débouchés professionnels adaptés au profil des nouveaux arrivants. Selon l’Agam, les emplois liés aux secteurs créatifs représentent 8 % des emplois salariés du privé. Marseille se distingue par la plus grande part au sein de ce sous-ensemble des emplois de la culture (musique, arts visuels) et de l’artisanat local au détriment des activités plus créatrices d’emploi et de valeur ajoutée : numérique, innovation, publicité et marketing. Traduction : Marseille propose des carrières d’artiste underground, d’intello précaire ou de créatrice de mode, pas de start-upper ou de chef de projet en agence digitale.


" Marseille peut se prendre pour Detroit mais n’a pour le moment pas les moyens de boxer dans la catégorie économique de Lyon, Nantes ou Toulouse "

Véritable foyer alternatif français, Marseille peut se prendre pour Detroit mais n’a pour le moment pas les moyens de boxer dans la catégorie économique de Lyon, Nantes ou Toulouse : voilà pourquoi, selon de nombreux observateurs, son processus d’embourgeoisement atteindra rapidement un plafond. Sans revitalisation économique de son centre, la gentrification résidentielle restera un épiphénomène marseillais, certes très visible et commenté mais relativement anecdotique dans les statistiques. Lancé dès les années 1990, le lieu culturel la Friche la Belle de Mai aurait pu être l’avant-poste d’une sorte de Brooklyn marseillais : trente ans plus tard, le quartier qui entoure cette enclave à la programmation hyper pointue reste le plus pauvre d’Europe.


Cette gentrification qui ne se traduit pas par un remplacement généralisé de population se lit dans le profil du couple formé par Stéphanie et son mari travaillant à l’extérieur. Ni résidents permanents intégrés à l’économie locale, ni purs touristes ou « expats » qui dépenseraient sur place des revenus gagnés ailleurs, les néo-Marseillais sont en quelque sorte des intermittents de la gentrification. Un processus décrit par Michel Peraldi, coauteur d’une Sociologie de Marseille : « Un accrochage résidentiel n’est plus nécessaire pour que l’effet de gentrification ait lieu, écrit le chercheur. Quand le TGV met Marseille à trois heures de Paris et les compagnies low cost à une heure d’avion de toutes les capitales européennes, il est possible d’y venir régulièrement, d’y travailler ou [de] participer à la vie culturelle sans forcément y habiter. »


© Sofia Fischer

Dans son Petit dictionnaire (modérément) amoureux de Marseille, l’écrivain Hugues Serraf s’amuse de cet écart entre une réalité contrastée et le fait que la gentrification constitue un nouveau front de lutte pour les mouvances de la gauche radicale très bien implantées localement : « Des comités de lutte anti-bobos émergent à chaque regoudronnage d’un trottoir (occurrence heureusement peu fréquente), immédiatement dénoncé comme la première étape d’un plan secret visant à faire de la ville une annexe de la principauté de Monaco. »

Fin septembre, des travaux étaient sur le point de démarrer sur la place Jean-Jaurès, connue sous le nom de La Plaine. En déshérence, le quartier doit "monter en gamme" et sa place devenue parking à ciel ouvert sera piétonnisée. Un havre pour futurs "gentrifieurs", dénoncent les opposants au projet qui entendent faire de ce combat un symbole de la défense du Marseille populaire. Ultime paradoxe d'une ville qui aura vu un mouvement anti-gentrification précéder par sa vigueur le phénomène qu'il est censé combattre. 

Photos : Sofia Fischer


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