La révolution du smartphone responsable aura-t-elle lieu ?

La révolution du smartphone responsable aura-t-elle lieu ?

Cet article s'inscrit dans l'opération la France des Solutions. Du 8 au 14 octobre retrouvez des solutions dans vos médias ! La coopérative Commown propose de louer des smartphones et des ordinateurs conçus pour durer. Mais de nombreux obstacles techniques et réglementaires se dressent encore sur la route de l'électronique responsable.

S’il est bien un domaine qui résiste encore et toujours à l’écologie et à l’éthique, c’est bien celui de l’électronique. Il suffit de voir la fréquence de renouvellement du smartphone : tous les deux ans selon les chiffres de l’ADEME. Et dans 88% des cas, les Français ne se procurent un nouveau modèle que parce que leur appareil est ralenti par des applications trop gourmandes (obsolescence logicielle) ou passées de mode (obsolescence esthétique). Une situation qui contribue au gaspillage des ressources – très peu recyclées –, et qui repose sur l’exploitation de la main-d'œuvre dans les mines africaines et les usines asiatiques. C’est ce constat qui a décidé Elie Assémat à fonder, avec Florent Cayré, la coopérative Commown, spécialisée dans la « location longue durée » du Fairphone, un smartphone qui se veut le plus éthique possible, et d’ordinateurs « plus responsables », de la marque PC VERT et Why Open Computing. Un service caractéristique de l’économie de la fonctionnalité, qui consiste à vendre non pas le bien en lui-même, mais son usage. À rebours du modèle économique des grands fabricants d’électronique, qui poussent les consommateurs à renouveler leur achat le plus souvent possible, les offres de location, elles, ont tout intérêt à allonger la durée de vie des produits. Et donc de limiter la production et la consommation de nouveaux appareils, qui engendrent leur lot d’impacts environnementaux et sociaux.



© Fairphone


Les mirages du smartphone « éthique »


Malgré ses bonnes intentions, une foule d’obstacles se dresse encore sur la route du Fairphone. Elie Assémat évoque notamment la complexité des appareils électroniques, « composés de plusieurs dizaines de matériaux différents, et dont la traçabilité est très difficile à établir. » Fairphone est parvenu à s’approvisionner auprès de filières dites « éthiques » pour seulement quatre des matériaux utilisés dans le téléphone : son or est labellisé Max Havelaar, c’est-à-dire issu du commerce équitable, tandis que le tantale, l’étain et le tungstène proviennent de zones libres de tout conflit.

Autre problème : le recyclage. Si la location permet à Commown de s’assurer que les appareils électroniques terminent entre de bonnes mains lorsqu’ils arrivent en fin de vie, Elie Assémat rappelle que leur taux de collecte est faible (15% selon l’ADEME) et qu’ils terminent souvent dans des décharges illégales, en Asie et en Afrique. Par ailleurs, leur recyclage est encore très limité d’un point de vue technique. Même pour le Fairphone, qui est constitué de pièces détachables ou « modules » facilitant la séparation des matériaux, les taux de recyclage de nombreuses matières premières sont encore nulles ou très faibles. Dans le meilleur des cas, seuls 22% des matériaux peuvent être recyclés, révèle un rapport réalisé par Fairphone. « Il faut oublier l’idée de circularité : structurellement, il est possible qu’on n’y parvienne jamais complètement », déplore Elie Assémat.

Une question de choix ?


Faute de pouvoir s’appuyer sur le recyclage des appareils électroniques, il est donc vital de «
maximiser leur durée de vie », poursuit-il. Moins en jeter, moins en produire, mais surtout allonger leur usage. Nos choix y seraient pour beaucoup : « il faut non seulement pouvoir garder le même appareil plus longtemps, il faut aussi le vouloir. » Pour lutter contre l’obsolescence esthétique et logicielle, il faut pouvoir se passer de certaines applis énergivores, donc en faire un « usage plus sobre ». C’est aussi la philosophie du Fairphone, qui est « avant tout un système de communication, pas un smartphone », précise le co-fondateur de Commown.

La question du choix est au coeur de la nouvelle offre d’un Fairphone « dégafamisé » annoncée la semaine dernière. Entendre : dépourvu d’applis des GAFAM, et en particulier de Google. Si les « geeks » avaient déjà la possibilité d’installer eux-mêmes des applis alternatives dans le système d’exploitation libre de Fairphone, cette offre s’adresse au grand public. « Aujourd’hui, on sait faire suffisamment d’applis alternatives pour remplacer les Gmail, YouTube et Google Chrome. Mais cela implique de ne pas être trop accro aux applis modernes ! », prévient Elie Assémat.  

Mais au-delà du choix, il revient aussi aux fabricants de faciliter la tâche aux consommateurs, en rendant la réparation plus accessible et les appareils plus solides. C’est tout l’intérêt du Fairphone, dont la modularité permet de remplacer certaines pièces défectueuses, comme la caméra, sans changer d’appareil. Le service de réparation est d’ailleurs compris dans le prix du service de location proposé par Commown.


© Fairphone


Un bien commun


Plutôt que de chercher à faire du profit donc, Commown cherche avant tout à
œuvrer pour le bien commun. En témoigne son statut de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), qui l’oblige à reverser plus de la moitié de ses excédents dans la coopérative. Les quelque 300 clients de Commown ont également la possibilité de devenir sociétaires, et de peser sur les décisions prises par la coopérative.

« Une hausse des excédents se traduit par une baisse des prix pour les consommateurs », ajoute Elie Assémat. « Tous les appareils en circulation sont co-possédés par les sociétaires. Cela garantit que le bien commun qu’on construit restera un bien commun. Tous les sociétaires possèdent en réalité quelque chose, qui a bien plus de valeur qu’un seul appareil ! » D’où le nom de la coopérative, contraction de « common » et de « own », soit « posséder ensemble ». « À long terme, on espère que l’écosystème des coopératives sera suffisamment important pour contrebalancer le poids du système capitaliste », poursuit-il en évoquant la mise en commun des ressources et l’esprit d’entraide qui unit le réseau des coopératives en France.


© Fairphone

Conquérir les moeurs… et les pouvoirs publics


Reste à faire entrer l’économie de la fonctionnalité dans les moeurs et à lui donner un caractère plus
mainstream. « De plus en plus d’acteurs s’y mettent », se réjouit Elie Assémat en citant la Fnac, Lokéo et certains constructeurs automobiles. « Ça rentre dans les habitudes, même des citoyens qui ne sont pas forcément engagés. » Mais ces offres de location ne sont pas toujours synonymes d’écologie, alerte-t-il : certaines appâtent le consommateur en lui promettant de rester à jour sur les modèles dernier cri. Tout l’inverse de Commown, qui « se débrouille pour fournir l’usage le plus long possible par appareil ».

À en croire Elie Assémat, les pouvoirs publics seraient plus mitigés. Pourtant, « les retombées économiques associées à l’économie de la fonctionnalité sont positives », et ce malgré une production de matériel informatique plus faible. « La plupart des collectivités sont encore réfractaires à l’économie de la fonctionnalité, car le gouvernement fait pression sur elles pour réduire les charges de fonctionnement. Or, l’économie de la fonctionnalité augmente ces charges. Mais elle diminue aussi les frais d’investissement », analyse-t-il. La bataille pour l’électronique durable sera aussi politique.

 

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