[Entretien] Low-tech Lab :

[Entretien] Low-tech Lab : "fédérer autour de l'innovation qui a du sens"

Ambassadeurs des low-tech, Corentin de Chatelperron et son équipe sillonnent les mers depuis deux ans et demi à la recherche des meilleures innovations locales répondant à des problématiques vitales, économiques et environnementales. Après avoir parcouru la moitié du globe, l'équipe du Low-tech Lab a lancé la semaine dernière une campagne de crowdfunding pour continuer à débusquer les alternatives et à les partager au plus grand nombre. Entretien

Tu as suivi une formation d’ingénieur classique avant de te lancer dans cette grande aventure : partir à la recherche des innovations low-tech autour du monde à bord du bateau le "Nomade des Mers". Quel a été le déclic ?  

Corentin de Chatelperron : Il n’y a pas vraiment eu un déclic en particulier. Directement après mes études, j’ai voulu monter une boîte d’écotourisme avec un ami. Le projet n’a finalement jamais vu le jour mais dès le départ je voulais faire quelque chose qui avait trait à l’écologie. Je suis alors parti au Bangladesh pour aider un Français à développer son chantier naval et c’est là-bas que j’ai commencé à travailler sur la fibre de jute comme matériau écologique de substitution à la fibre de verre, à l’inverse non-écologique, pour la construction des bateaux.

Donc je n’ai pas vraiment eu de déclic, j’ai toujours plus ou moins su quelle voie je voulais emprunter. Ainsi, pendant mon stage d’ingénieur je suis parti à Auroville, une ville expérimentale au sud-est de l’Inde qui repose essentiellement sur un système low-tech et écologique. Cette expérience m’a également beaucoup inspiré.

Vous avez lancé le Low-tech Lab, un site recensant de nombreux tutoriels testés et approuvés par ton équipe. Est-ce que tu dirais que ton objectif est de constituer une encyclopédie de l’intelligence collective en opposition à une sorte d’obscurantisme des high-tech du secteur privé ?

Oui, tout à fait. Nous cherchons à découvrir les meilleures low-tech du monde, à les tester, les documenter et les diffuser à un maximum de monde par le biais de tutoriels vidéos ou écrits, accessibles en open source et en plusieurs langues afin que n’importe qui puisse se les approprier en France et autour du monde. Nous communiquons aussi sur la philosophie low-tech, les manières de consommer mieux, de vivre mieux avec des technologies qui nous permettent de vivre plus efficacement et avec plus de respect pour la planète.


© Laurent Sardi (Flickr)

Comment vous y prenez-vous pour trouver ces initiatives ?

Il y a un temps de préparation. Les premières années, en 2013, nous avons commencé en regardant sur internet, notamment sur youtube où de nombreuses personnes mettent en ligne leurs inventions. Ensuite nous avons équipé le bateau « Nomade des Mers » pour faire un tour du monde et aller rencontrer sur tous les continents des inventeurs. Nous avons donc commencé à regarder dans tous les pays d’escale ce qui se faisait comme inventions. Ce qui nous intéressait c’était avant tout les inventions qui répondaient à un problème local. Par exemple, dans un pays souffrant de la déforestation, il existe en général des entrepreneurs sociaux qui ont inventé des solutions pour répondre à ce problème. Nous étions donc à chaque fois en quête de ces inventeurs-là. Puis, sur place, le bouche à oreille nous conduisait à faire d’autres rencontres plus inattendues. Après avoir voyagé de la Bretagne à Thaïlande pendant deux ans et demi, nous sommes maintenant en train de préparer la suite de notre périple, à savoir le trajet qui nous mènera de la Thaïlande au Canal de Panama. Nous sommes aujourd’hui dans la phase de prise de contact avec les acteurs locaux pour trouver les inventions avant de partir début 2019.

Votre projet touche aux questions environnementales, mais aussi aux problématiques économiques et sociales. D’une certaine façon, vous donnez aux populations la capacité d’être autonomes pour répondre à leurs besoins, sans la dépendance à de grosses infrastructures, à des ressources difficiles d’accès, à des moyens financiers importants etc.

Notre projet est évidemment lié à tout ce qui touche au partage de la connaissance, et effectivement il s’oppose à toutes les ONG qui vont par exemple apporter des panneaux solaires dans un village ou aller creuser un puits et qui se trompent parfois, car leurs installations ne sont pas forcément adaptées aux ressources locales ni à la culture ou aux savoir-faire. Et donc nous misons pour notre part bien plus sur le partage de connaissances pour qu’il y ait des entrepreneurs sur place qui développent leurs propres business, leurs propres compétences, avec les ressources locales et qui aillent vers plus d’autonomie.


© Gold of Bengal (Flickr)

On parle beaucoup d’effondrement en ce moment, est-ce quelque chose dont tu conscient dans ta démarche ? Le Low-tech Lab est en effet un moyen de rendre les citoyens plus résilients face aux changements profonds qui nous attendent…

Pour moi c’est quelque chose d’assez nouveau. C’est en rentrant en France que j‘ai vu que l’effondrement était devenu un véritable sujet. L’intérêt pour les low-tech en a été décuplé, ce qui est une très bonne chose. En revanche, je ne me sens pas très proche de cette idée d’effondrement dans ce qu’elle a de scénario catastrophe à l’américaine, qui prédit, par exemple, qu’internet disparaîtra dans deux ans. Que cela arrive ou pas, c’est une autre question. Mais disons que ce n’est pas vraiment le moteur du projet.

Les low-tech apportent plus de résilience, d’autonomie, elles nous rapprochent davantage de ce grâce à quoi on vit, de la nature. Faire pousser des légumes en hydroponie en milieu urbain, par exemple, il est clair qui si tout s’effondre, ça sera pratique (rires). Mais aujourd’hui nous portons plutôt le discours sur l’intérêt que nous avons à changer nos modes de vie, parce que la planète en a besoin, parce qu’on est de plus en plus nombreux et ainsi de suite.

J’ai pu constater l’attrait qu’avaient un certain nombre de pays en voie de développement pour notre mode de vie. Se dire que des milliards de personnes rêvent de vivre comme nous nous invite davantage encore à changer parce que la planète ne tiendra pas. Mais nous voulons montrer aussi que nous pouvons faire ces changements simplement pour avoir un mode de vie meilleur. On se situe dans cet élan plutôt positif qui consiste à dire que nous pouvons vivre mieux et plus efficacement, pour notre bien-être, notre épanouissement personnel et celui de notre entourage. Un peu à l’image de ceux qui suivent le mode de vie zéro waste ou minimaliste : ils adoptent ces modes de vie non pas par contrainte mais parce qu’ils pensent que c’est mieux pour eux.

Il y a une petite rupture avec les écolos qui motivent les gens par la contrainte. Là ce sont des modes de vie choisis, ils règlent des paramètres de leur vie en fonction de leurs convictions. Nous sommes davantage dans cette optique plutôt que dans l’alarmisme.

Vous avez lancé la semaine dernière une campagne de financement participatif. Peux-tu nous présenter les objectifs visés par celle-ci ?

Cette campagne a démarré sur les chapeaux de roue, parce que nous cherchons à obtenir 60 000€ en tout et en une semaine seulement nous avons atteint le premier palier à 20 000€. Donc c’est une super nouvelle. De plus, à la fin du mois, Arte diffusera en France et en Allemagne quinze films sur quinze escales que nous avons faites avec le bateau. Cela nous rend vraiment optimistes pour atteindre nos objectifs.

L’argent collecté grâce à cette campagne nous permettra pendant l’année à venir de faire tout le travail de recherche, de rencontrer les inventeurs, puis réaliser les expérimentations des technologies et diffuser les tutoriels sur le site.

En fait, rassembler la documentation, repérer les inventeurs, expérimenter et faire le travail de diffusion coûte 4 000€ par low-tech. En tout on aimerait en faire 15, voilà pourquoi nous recherchons 60 000€. Et puis dans l’idée il s’agit avant tout de fédérer des gens qui croient qu’il y a de l’innovation dans les low-tech et surtout qu’il y a de l’innovation qui a du sens.

Photo de couverture : © Laurent Sardi

Lien vers la campagne de crowdfunding : cliquez ici !

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