Hugues Sibille : « L'opposition entre économie et écologie est stérile »

Hugues Sibille : « L'opposition entre économie et écologie est stérile »

Nous reprenons l'édito écrit par Hugues Sibille, président du Labo de l'Economie Sociale et Solidaire, en réaction à la démission de Nicolas Hulot. Il y récuse l'opposition souvent faite entre économie et écologie, et défend un modèle économique à la fois social, solidaire et écologique.

Le départ de Nicolas Hulot fait couler beaucoup d’encre. Cette démission, hors considérations personnelles ou politiciennes, mérite en effet qu’on y réfléchisse sur le fonds et du point de vue de l’ESS. Son retrait est présenté en général comme la défaite d’une ligne Écologique face à une ligne Économique. En bref, les intérêts à court terme des marchés, des entreprises et des lobbyistes l’auraient emporté sur ceux à long terme du climat, de la santé, des citoyens. Bercy contre Saint Germain : 1/0 !

J’observe que cette opposition rappelle furieusement celle entre l’économie et le social. L’écologie, comme le social, serait d’abord une charge, une dépense et une contrainte pour le monde économique. Il s’agirait donc, encore et toujours, de laisser l’entreprise rentable créer librement de la richesse économique grâce à laquelle l’État peut « redistribuer » vers le social ou l’écologie, par définition non rentables. Nous, ESS, devons résister inlassablement à cette vision tout à fait ancien Monde ! L’écologie, comme le social, doit être considérée comme investissement productif et intégré au cœur des modèles économiques et d’emploi.

Pour une économie sociale, solidaire et écologique


Plusieurs considérations en découlent.

Une première conduit à inciter vivement les entreprises ESS à devenir plus vite et plus fort des entreprises sociales ET écologiques, à rechercher des modèles économiques et des gouvernances démocratiques qui mettent l’Écologie au cœur de leurs projets d’entreprise. Les entreprises ESS, non cotées en bourse, non cessibles sur les marchés, sont des entreprises inscrites sur le long terme. Elles doivent montrer que l’opposition économie/ écologie est stérile. Je regrette pour ma part que ces entreprises aient été un peu frileuses après la COP 21 malgré les appels du Labo de l’ESS. Il faut accélérer. En mettant en place des indicateurs d’impact social ET écologique (exemple : Guide des bonnes pratiques). En introduisant ce sujet dans les gouvernances démocratiques (exemple : Comité spécialisé des CA). En s’intéressant de près aux start-up écologiques pour qu’elles rejoignent l’ESS (exemple : Start Up de territoires). Devenons économie sociale, solidaire et écologique (ESSE) !

Une seconde considération conduit à réaffirmer l’importance du territoire comme espace pertinent pour construire les accords-désaccords entre économie et écologie dans lesquels les citoyens puissent être pro-actifs. Ce fut une faiblesse de l’État (y compris de N.Hulot) de laisser tomber les PTCE (Pôles Territoriaux de coopération économique). Le Labo de l’ESS lance cet automne un très ambitieux programme « Territoires pionniers » pour reprendre et amplifier les acquis des PTCE. Il faut au sein de démarches territoriales « ré-encastrer » économique, social et écologique. Le programme du Labo, piloté par Odile Kirchner, travaillera en même temps sur Territoires zéro chômeurs, Territoires à énergie positive, PTCE, Tiers-Lieux ou Start Up de territoires, et bien d’autres. Il introduira un fort volet sur la responsabilité territoriale de l’entreprise (RTE) précisément pour lier modèle économique et modèle écologique.

Une troisième considération, plus politique, tient à la relation État/ Société civile. La résolution des inévitables conflits d’intérêt entre économie et écologie nécessite que la société civile s’implique davantage pour faire pression sur l’Etat. Une forme de résistance citoyenne aux lobbies. Ceci est, de mon point de vue, une partie de l’explication de l’échec de Hulot qui n’a pas su encourager la montée en puissance de la société civile sur ses sujets et s’appuyer sur elle. J’invite l’ESS à se regrouper vite pour peser dans ces rapports de force. J’invite le prochain ministre à nouer des alliances plus dynamiques avec le monde de l’ESS. Enfin, si l’on veut sortir de la séparation écologie/économie/social, ne faudra-t-il pas ramener un jour ces sujets à Bercy ? Avec par exemple un « Secrétariat d’État aux entreprises sociales et écologiques » rattaché au Ministère de l’Economie ? Notre relative absence dans l’actuel projet de Loi Pacte doit être médité. Nous sommes trop loin du cœur du pouvoir économique.

Dépasser la sphère politique


J’ajoute à ces trois considérations une conclusion que je dois à Patrick Viveret. L’opposition économie / écologie ne se résoudra pas « que » par la sphère politique. Le remplacement de tel ministre par tel autre ou de tel parti par tel autre ne résoudra pas totalement le problème. L’avenir de la planète est, pour la première fois depuis des millénaires, menacé par la faute de l’homme destructeur de son propre écosystème. Nous sortirons de cette menace, aussi, par une dynamique éthique, dépassant les rapports de force politiques et les solutions électorales. Il nous faut des Comités des Sages et des Sommets des Consciences. Il nous faut des défenseurs de l’humanité.

Que de grandes voix libres se fassent entendre avant les catastrophes annoncées, comme l’avaient été celles de Churchill ou De Gaulle avant 40. Nous pourrions en avoir besoin demain.


Le Labo de l’économie sociale et solidaire (ESS), association d’intérêt général créée en 2010, est un think tank qui fait connaître et reconnaître l’économie sociale et solidaire à travers ses travaux, ses publications et ses événements grand public.

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