[Tribune] Pour une meilleure intégration des personnes handicapées en entreprise

[Tribune] Pour une meilleure intégration des personnes handicapées en entreprise

Avec le projet Premier Pas qu'elles ont fondé, Lea Hardouin et Laure d'Harcourt sont parties pendant six mois à la recherche d'entreprises ayant intégré des personnes handicapées avec succès, en France comme à l'étranger. Et s'engagent pour un modèle d'entreprise plus inclusif.

Le handicap est souvent perçu comme une contrainte pour les managers : en France, les entreprises de plus de 20 salariés sont soumises à la loi handicap de 2005 qui fixe des quotas d’emploi à 6%, mais beaucoup ne parviennent pas encore à remplir cet objectif. Pourtant, des modèles inspirants d’entreprises inclusives émergent en France et à l’étranger. C’est le cas par exemple du studio de design espagnol La Casa de Carlota qui travaille en milieu ordinaire avec des personnes trisomiques, autistes ou déficientes intellectuelles ; ou encore de Sabooj, la première agence globale en communication française agréée entreprise adaptée (EA, minimum 80% de salariés en situation de handicap) qui travaille avec des personnes sourdes et malentendantes.

Convaincues que ces modèles sont réplicables, innovants et peuvent inspirer notre génération à entreprendre autrement, nous sommes parties pendant notre année de césure (Laure d’Harcourt est étudiante à l’EDHEC à Lille et Lea Hardouin à Sciences Po Paris) à la rencontre d’entrepreneurs et managers qui avaient su faire du handicap une force. Ce voyage de six mois nous a non seulement permis de nous inspirer de nouvelles approches à l’étranger, mais aussi de dresser quelques constats sur les singularités du modèle français.

En France, une intégration encadrée mais limitée


Si la France est, à l’image de nombreux autres pays européens, relativement en avance sur la question de l’intégration professionnelle des personnes handicapées, celle-ci a la particularité d’être très encadrée dans notre pays et de bénéficier de l’intervention de l’État. En effet, le handicap est officiellement reconnu par la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), qui oriente ensuite la personne handicapée vers la structure adaptée à ses compétences et besoins en milieu ordinaire ou protégé. Les ESAT (Etablissement et service d’aide par le travail du milieu protégé) et les EA sont des structures qui bénéficient toutes deux d’aides d’État et permettent à l’entreprise de diminuer ses contributions financières en traitant avec elles.

Ces modèles d’entreprises permettent de prendre en compte chaque handicap et d’adapter l’environnement de travail afin de permettre aux salariés d’exprimer pleinement leurs compétences et de les valoriser. L’entreprise peut parfois en tirer une force : chez Sabooj, les personnes sourdes et malentendantes ont une autre approche de la communication et de la créativité qui permet à l’agence de se différencier de ses concurrents. Avencod, entreprise de service informatique, a quant à elle développé un environnement de travail spécifique pour former des salariés autistes souvent perfectionnistes et méticuleux aux métiers du numérique.

Lors de nos différentes rencontres, nous avons pu noter cependant que le milieu professionnel, en quête de plus de performance et de rentabilité et parfois face à une concurrence internationale accrue, tendait à devenir de plus en plus excluant, “rejetant” des personnes parfois fragiles mais compétentes dans le milieu protégé. Cette tendance se perçoit nettement dans les ESAT, dont les profils des personnes accueillies ont nettement évolué ces dernières années (reconnaissance du handicap psychique par la loi de 2005, moins de personnes avec un handicap mental plus sévère etc.), ainsi que dans les entreprises ordinaires, qui peinent à intégrer des salariés aux parcours et profils atypiques.


L'équipe créa du studio de design La Casa De Carlota en Colombie.

Des modèles inspirants venus de l’étranger


Lors de notre passage à Londres, nous avons pu noter que l’approche anglo-saxonne s’inscrivait dans une culture plus inclusive que la nôtre, en considérant le handicap dans une politique globale de lutte contre la discrimination. Aucun quota n’est imposé aux entreprises ; il en revient à la seule volonté de l’employeur de considérer la personne handicapée pour ses compétences et ses expériences et non pour sa situation. Dans un tel contexte, où l’emploi des personnes handicapées dépend fortement de l’acceptation qu’ont les dirigeants du handicap, la nécessité de parler de celui-ci sans tabou se fait plus pressante.

Nous avons rencontré l’entreprise sociale Inside Out fondée par Rob Stephenson, atteint de bipolarité et profondément convaincu de la nécessité de libérer la parole sur le handicap mental en entreprise dans la lutte contre la stigmatisation de celui-ci. Inside Out publie chaque année une liste de top managers, atteints de troubles de santé mentale. Cette démarche rejoint celle de Richard Branson, fondateur de Virgin Group, qui parle librement de sa dyslexie.

Enfin, nous avons pu constater lors de la poursuite du projet Premier Pas en Amérique latine que l’absence de cadre réglementaire dans ces pays concernant l’emploi des personnes handicapées forçait l’innovation. Pour pallier au manque d’incitations publiques, de nombreux projets citoyens voient le jour, ainsi que plusieurs start-up technologiques contribuant à rendre la société plus inclusive.

Parmi elles, l'organisation FEDAR en Colombie, fondée en 1985 par un groupe de parents d'enfants ayant un handicap mental. Le système éducatif colombien étant très peu inclusif, les enfants handicapés sont souvent pris en charge uniquement par le milieu médical. FEDAR souhaitait offrir une proposition en rupture avec ce modèle. L'organisation a ainsi créé un village entier, destiné à l'autonomisation des enfants et adultes handicapés à travers le jeu, la musique, l'art et le travail de la terre. En Equateur, de jeunes ingénieurs ont vu dans les enjeux liés au handicap de stimulants défis technologiques. C’est le cas par exemple des start-ups Speakliz (application pour oraliser la langue des signes) et VikTon (protections sur mesure de prothèses en fibre de carbone).

Des pistes pour le modèle français


Il semble primordial de libérer la libérer la parole sur le handicap psychique en France, notamment dans le milieu professionnel. Si la loi de 2005 a permis la reconnaissance de ce type de handicap, il demeure encore largement méconnu et stigmatisé. Mettre en lumière des figures emblématiques atteintes de troubles psychiques, ou encore accompagner les managers dans la prise en compte de ces troubles dans l’entreprise permettra notamment de lutter contre la trop forte pression au travail, une des causes majeures de burn out et autres formes de fragilités psychiques. 

Nous avons également pris conscience de ce que le modèle français aurait à gagner d’avoir une meilleure fluidité entre les différentes structures du milieu professionnel (ESAT, EA, entreprise classique). Fluidifier les liens et augmenter les incitatives à tendre vers le milieu ordinaire pourrait permettre une meilleure valorisation des compétences de personnes handicapées.

Enfin, de notre expérience en Amérique latine, nous avons retenu qu’il pouvait être très intéressant de développer les initiatives citoyennes locales. Cela permet de banaliser la rencontre avec le handicap au coeur des villes. C’est cette mission que de nouveaux modèles entrepreneuriaux se donnent en France, tels que le restaurant Le Reflet à Nantes, qui emploie des personnes trisomiques en milieu ordinaire.

En définitive, nous avons pu observer pendant ces six mois que de nombreux entrepreneurs et managers aux parcours professionnels variés et concernés ou non par le handicap s'engagent en faveur de l’emploi des personnes handicapées. Ils sont motivés par des raisons variées, allant du constat d’un gâchis de talents à la poursuite d’un défi technologique.

Le projet Premier Pas cherche à les mettre en avant pour inspirer les jeunes et leur montrer qu’il est possible d’innover autrement et ce dans tous les corps de métiers. Nous croyons qu’il sera bénéfique pour une entreprise de savoir s’adapter aux évolutions des profils pour tirer profit des compétences de chacun. Premier Pas se poursuivra en 2019, avec un autre jeune binôme de reporters qui partira à la rencontre d’entreprises aux modèles inspirants à l’étranger.

Premier Pas est une association étudiante créée en septembre 2017 pour changer le regard sur le handicap et mettre en lumière par des reportages vidéos et articles des modèles d'entreprises inclusifs et innovants, et inspirer étudiants et leaders de demain. La 1ère édition Premier Pas 2018 en chiffres: 18 villes, 6 pays et plus de 40 projets inspirants rencontrés.

Photo principale : Restaurant Le Reflet à Nantes ©Brigitte Delibes Photographie.

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