Qu'aurait pensé Platon de Kylian Mbappé ?

Qu'aurait pensé Platon de Kylian Mbappé ?

Le sport contemporain se caractérise par la multiplication des records et des performances. Statistiques, connaissances scientifiques et entraînements intensifs sont au service du "dépassement de soi". Mais cette conception n'a rien d'évident, et se distingue fondamentalement de la dimension "esthétique" du sport en Grèce antique.

Nul ne l’ignore, l’Équipe de France a remporté cet été la 21e édition de la Coupe du monde de football. À l’occasion de cet événement planétaire, le parcours des Bleus a été scruté, analysé, disséqué. Les spécialistes ont compté le nombre de buts, le temps de possession du ballon, les dribbles réussis et les passes perdues, dans une orgie statistique qui fait la part belle aux données chiffrées censées refléter le niveau des performances.

La précocité du nouvel homme fort du groupe France, Kylian Mbappé, moins de 20 ans sur la carte d’identité, a frappé les esprits, comme une nouvelle prouesse repoussant les limites de ce que l’on était en droit, jusqu’alors, d’attendre d’un joueur si jeune. C’est à travers cette notion de « limite » qu’éclate la grande différence entre notre conception moderne du sport et celle des Anciens qui inventèrent les premières compétitions. Une différence non pas de degré, due à l’amélioration des conditions d’entraînement ou des connaissances du corps humain, mais bel et bien de nature – une transformation totale du regard que nous portons sur l’effort physique.
 

Retrouvez les chroniques historiques d'Antoine Louvard dans Socialter. Cet article est extrait du dernier numéro, encore en kioque (et dans notre boutique).


Dans S’accomplir ou se dépasser, essai sur le sport contemporain, ouvrage publié en 2004, la philosophe Isabelle Queval étudie ce changement et rappelle combien, dans le monde antique, la pratique sportive devait permettre aux concurrents moins de se confronter les uns aux autres que de se rapprocher au plus près de l’idée qu’ils se faisaient de la perfection. Le corps participait de la bonne santé de l’esprit, et le sportif accompli était celui qui se hissait à l’idéal d’harmonie, trouvait sa place d’homme et réalisait son potentiel dans un univers fini.

La performance, dans un tel contexte, ne pouvait représenter un Graal toujours poursuivi. Elle semblait même dangereuse, tant l’hybris chez les Anciens demeurait la faute la plus grave. Les mythes d’Icare et de Tantale, punis pour leur démesure et leur désir de concurrencer les Dieux, en témoignent.

La performance est ainsi indissociable de la modernité. Dans un univers non plus clos mais infini, elle traduit la notion de progrès dans le langage sportif. La course aux records n’est qu’un avatar de la croissance tant vantée dans le monde économique. L’attention donnée aux statistiques mime la « gouvernance par les nombres » (Alain Supiot) du monde contemporain. Pour les Modernes, les limites sont toujours à dépasser, perpétuellement vouées à la transgression. Elles ne sont plus les conditions d’une communion avec l’ordre du monde.

Messi ou Ronaldo ? Federer ou Nadal ? 

 

L’antinomie entre conception moderne et ancienne du sport rejaillit pourtant – régulièrement – dans les débats, sans que ceux qui réintroduisent cette confrontation en aient, d’ailleurs, véritablement conscience. Lors du dernier Mondial, combien de fois a-t-on entendu que les Bleus « jouaient mal », malgré les victoires ? Certains analystes (et adversaires) ont même évoqué une « équipe moche ».

Ce regard empli de réflexion esthétique sur les performances sportives rejoint les attentes des Anciens. L’idéal d’harmonie vanté par les Grecs recouvre la recherche du Beau, confondu avec le Bien. Dans
La République, Platon estime que la gymnastique doit être enseignée aux « jeunes gens » comme « la musique ou la poésie ». La gymnastique, d’ailleurs, regroupait comme discipline à la fois la lutte et la danse.

Tous les sports sont traversés par cette opposition entre esthétique et efficacité. En basket-ball, Michael Jordan ou LeBron James ? En tennis, Roger Federer ou Rafael Nadal ? En football, Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo ? Les débats enflammés qui agitent les forums spécialisés ne sont pas aussi vains qu’ils semblent l’être. Ils réactivent d’anciennes considérations morales et remettent au goût du jour la dimension artistique que les Grecs donnaient à la culture physique. Ce petit plus qui fait que nous continuons d’aller au stade comme à un spectacle.

 

 

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