Mobile home office : cadre sup' le jour, campeur la nuit

Mobile home office : cadre sup' le jour, campeur la nuit

Le camping comme lieu d'évasion professionnelle ? Pour le site The Conversation, Hélène Michel, professeure à Grenoble École de Management, et Dominique Kreziak, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l'Université Savoie Mont Blanc, décryptent le style de vie de ces cadres qui ont fait le choix de vivre au camping. Entre "microaventure" et quête d'une certaine forme de marginalité.

Ils sont managers, chercheurs ou consultants. Ils ont un « vrai » logement avec tout le « confort moderne ». Et pourtant, ils décident de s’en détacher pendant un moment et s’installent, pour un à six mois, dans un camping à quelques kilomètres de chez eux. Le matin, ils se lèvent pour aller au bureau et le soir ils déconnectent en rentrant dans leur mobile home, leur caravane ou leur tente. Ils ne veulent pas être considérés comme touristes. Ils vivent, pendant un moment, à la frontière du système.


À quoi correspond cette nouvelle pratique de quête de frugalité, quelles en sont les étapes et les rituels ? Petite approche sociologique du camping comme lieu d’évasion professionnelle…

 

Etape 1 : De la solution de secours à la micro-aventure

Tout commence souvent par un incident, un dérapage dans un système bien huilé. Le recours au camping s’annonce alors comme solution de secours.

Loïc, en couple, quinquagénaire et père de 3 enfants (maintenant adultes), installe sa caravane devant le lac, d’avril à fin septembre depuis… 15 ans. Il est cadre dans une société d’informatique :

« Il y a 15 ans, je vivais à 60 km de là. Je faisais les aller-retour tous les jours pour venir travailler. Cet été-là, mes parents ont annoncé qu’ils venaient passer 15 jours avec nous. Moi je travaillais. Et dans l’appartement, l’été, au chaud, si nombreux, c’était pas envisageable. Alors on a découvert ce camping, à côté de mon boulot. Et on y est venus tous ensemble. »

Cette solution de secours se présente parfois comme une forme de micro-aventure, une tendance touristique émergente.

Lorsque l’envie de partir à l’aventure autour du monde est contrariée par des impératifs de temps, de budget ou de contraintes personnelles ou professionnelles, la micro-aventure suggère des alternatives courtes, locales, peu coûteuses, low-tech et dans le même esprit. Il s’agit, par exemple, de nuit en bivouac en semaine ou de nage en rivière, le tout conciliable avec horaires de bureau et vie de famille.

Elle s’applique en zone rurale tout comme milieu urbain en proposant, par exemple, de descendre la Seine en paddle. L’entreprise Red Bull, intéressée par les pratiques sportives extrêmes ou alternatives, se penche également sur le sujet.

C’est une « petite aventure faisable, pour des gens normaux avec une vraie vie », comme le dit Alastair Humphreys, son promoteur. L’Ici est réenchanté.

Puis le rythme s’installe et l’aventure grandit… Pour Loïc, le cadre campeur :

« La première année, c’était trois semaines, dans une tente. La deuxième année, cinq semaines. La troisième année, on a changé de coin, dans le camping, pour un meilleur emplacement. On s’est mis plus près du lac. Toujours avec la tente. Sous un arbre. Le chat était ravi. Il pouvait y grimper. La quatrième année, on a pris une caravane et on s’est installé pour la saison, c’est-à-dire six mois. Et on a fait cela tous les ans pendant 11 ans. On a déménagé notre véritable logement à 10 km du camping, mais on a continué à venir y passer six mois par an. »

Etape 2 : L’élaboration d’un mode de vie avec ses rituels


C’est une forme de migration d’agrément : on décide de vivre sur un lieu en fonction de ses loisirs, en organisant son travail à partir de là. Habiter à l’année, voire toute l’année dans une ambiance de vacances attire ainsi de nombreux nouveaux habitants dans des espaces privilégiés où s’hybrident les espaces de vie et les espaces récréatifs.

 


                                 

Ici, la migration d’agrément est temporaire et saisonnière. Elle s’accompagne d’une rupture avec le mode de vie du reste de l’année, tout en maintenant le rythme professionnel. Il s’agit d’un ailleurs de proximité qui peut permettre de tester un mode de vie alternatif.

Les caractéristiques de cette migration sont :

La déconnexion : La première chose recherchée est une rupture avec un mode de vie jugé rapide et ultra connecté. Au camping, on ralentit. Pour Loïc :

« Quand on est ici, on n’a pas de télé, pas d’écran. On écoute un peu la radio le latin. On joue. Et c’est le seul moment de l’année où je lis. Cela apporte de la sérénité, du calme. On déstresse. »

L’ensauvagement : La présence d’un élément naturel fort, tel que la mer, la montagne, le lac joue un rôle clé dans cette déconnexion. À la fois comme potentiel d’activités (randonnée, baignade, etc.) mais aussi pour la puissance du paysage et le contact direct avec les éléments :

« À quoi on voit que je vis différemment ? Au bronzage. On me dit : vous étiez en vacances ? Non. Je vis en extérieur. »

Et la météo fait aussi partie de l’aventure :

« Il faut qu’il neige pour qu’on rentre dormir chez nous… et encore ! Une année, le 1er mai, il a neigé 15 cm au bord de l’eau. On n’a pas bougé. Une autre année, l’eau du lac est montée. On a été inondé. On a déplacé la caravane… mais on est resté ! »

La frugalité : En changeant d’habitat, on change de conditions de vie. Dans le cas du camping, il s’agit, explique Loïc, de limiter les aspects matériels et vivre plus frugalement :

« Vivre dans 12m2, c’est aller à l’essentiel. Tout est resserré. Tu es obligé de limiter. Être minimaliste. Choisir ce que tu emmènes : tes vêtements, tes livres. En même temps la baignoire est grande (en montrant le lac). »


Le drapeau noir flotte chez Loïc, cadre la journée et campeur le soir. Hélène Michel/DR

Des vacances par porosité : Vivre sur un lieu de loisirs ou de villégiature, lorsque l’on travaille, semble diffuser, par porosité, une ambiance positive. Pour Loïc :

« Tous les gens qui sont là sont en vacances. Donc on est en vacances. Il y a une ambiance conviviale, le soir on s’invite pour l’apéro sur de grandes tablées. Mais moi, je travaille. Je ne peux pas faire cela tous les soirs. Donc j’explique que je garde cela pour les week-ends. Le soir, je pars en paddle, je me baigne. Mais pas tous les jours. »

La notion de workation se développe également selon ce principe d’hybridation des temps et lieux de travail et de vacances, en permettant aux nomades digitaux de se retrouver en mode coworking dans des lieux de vacances.

Le déplacement du centre de gravité : Plus de connexion, peu de tâches ménagères… Les priorités sont redéfinies. Le temps s’étire :

« Une fois qu’on est installé ici, on a tendance à faire moins de choses. On a du mal à sortir. Il faut se forcer. On n’a plus envie. On se coupe un peu du monde. »


Etape 3 : flirter avec la frontière du système ?


Être dans l’entre-deux…

Cette pratique d’ensauvagement brouille les frontières entre travail et loisirs, quotidien et vacances. Cet entre-deux renvoie à la liminalité, le seuil, la suspension entre deux états où les règles sociales courantes n’ont plus cours et où la socialité se recompose en créant des « communautas » temporaires et fortes.

Des relations intenses inattendues se nouent puis meurent avec le retour à la vie normale. Pour Loïc :

« Je suis dans un milieu de cadres. Ils ne comprennent pas. Le camping, cela a une image de beauf. On passe pour des doux dingues… jusqu’à ce qu’ils viennent. Et là ils comprennent. »

… Ou sauter le pas ?

Au-dessus de sa caravane, Loïc a hissé un drapeau pirate avec une tête de mort :

« C’était mon cadeau de fête des pères. À ce moment-là, tout le monde avait des drapeaux dans le camping, de son pays. Il y avait une coupe de foot. Cela m’a énervé. J’ai hissé le drapeau pirate. La piraterie, c’est un « modèle » de vie. Égalitaire, auto-géré, libre. Mais il y a des gens qui n’ont pas aimé au camping. Ils ont eu peur, se sont plaint. Alors que cela n’est pas le but. Le principe de la tête de mort, c’est se rappeler qu’on peut mourir à tout moment. Il faut vivre. Bien, et maintenant. C’est une idéologie. »

Pour lui, cet entre-deux est un prélude à un changement de vie plus radical :

« Cela pourrait être mon mode de vie tout le temps. La suite ? On envisage une tiny house. Voire de vivre en communauté. »

Mais sauter le pas en vivant et habitant de façon alternative n’est pas chose simple, que cela soit en termes de normes sociales ou réglementaires. Selon Loïc :

« Le système ne veut pas qu’on vive en mode léger. Les mentalités, le PLU, la législation, etc. tout va à l’encontre de cela : tu ne peux installer une “tiny house” que sur une zone non constructible. Tu dois démontrer que tu peux la déplacer tous les trois mois, photos à l’appui. Donc il faut trouver un paysan qui te loue un champ, parce que sur les zones constructibles, tu n’y a pas droit. Bref, le système fait tout pour éviter les comportements alternatifs. Il faut trouver la faille. »

Mais alors, ces cadres campeurs, que font-ils pendant les vacances ? Et là, c’est une forme de mise en abîme. Pour Loïc :

The ConversationOn a une autre caravane, plus petite alors on part en vacances ailleurs, dans un autre camping, vers la mer. C’est drôle, on part du camping et les gens nous disent : Bonnes vacances ! »

 

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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