Les plateformes, amies ou ennemies du freelance ?

Les plateformes, amies ou ennemies du freelance ?

Malt, Upwork, Codeur, Creads... Une myriade de plateformes jouent les entremetteurs entre travailleurs indépendants et clients. Avec des conditions plus ou moins favorables aux freelances.

Cet entretien a été initialement publié dans le hors-série "Moi Freelance" de Socialter, paru en juin 2018. Retrouvez-le en kiosque et sur notre boutique.

On en compte des dizaines. Généralistes ou spécialisées par métiers, en forme d’annuaire de CV ou d’appels à projet, made in France ou internationales, les plateformes de mise en relation entre freelances et clients se multiplient avec l’essor du travail indépendant. Créé en 2003, l’Américain Upwork (ex-oDesk) fait figure de précurseur. Plus récent, Freelancer dépasserait aujourd’hui les 20 millions d’utilisateurs. Même Viadeo et LinkedIn se sont lancés sur le créneau, avec respectivement Freelance et ProFinder. Une étude du cabinet McKinsey liste les atouts de ces nouveaux intermédiaires : accès à un marché potentiellement mondial, rencontre quasi instantanée entre offre et demande, confiance garantie par un système d’avis… Mais note aussi que, pour l’heure, le recours aux plateformes reste marginal. Seuls 6 % des prestataires de services indépendants passeraient par elles (4 % en Europe).

Chacune de ces plateformes fonctionne avec un modèle et des conditions propres, et les indépendants ont souvent du mal à repérer celles qui méritent d’y consacrer du temps. Parmi les plus connues dans l’Hexagone, Malt (ex-Hopwork), s’est lancée en 2013 afin de rapprocher freelances et entreprises en contournant les agences et autres acteurs de type SSII (Société de services en ingénierie informatique
). Elle revendique 68 000 profils. Impossible de savoir, chez Malt comme ailleurs, combien réalisent vraiment des tâches et combien se contentent d’y créer un CV. Les freelances remplissent un profil avec leurs compétences, leur expérience et leurs tarifs. Les clients les démarchent selon leur besoin. Les profils des prestataires « remontent » plus ou moins bien dans les résultats de recherches selon un algorithme qui agrège le nombre de missions effectuées, le chiffre d’affaires généré, les notes, etc. Malt prélève 10 % de commission sur la prestation, puis seulement 5 % après un certain nombre de missions puisque « [leur] rôle de tiers de confiance devient moins important », commente Vincent Huguet, cofondateur de Malt.

Fini la galère des impayés


Outre gagner du temps en prospection, l’un des avantages de ces plateformes est de garantir la transaction, d’être ce fameux « tiers de confiance ». « Le client provisionne le montant au début de la mission. Le virement est fait quasi instantanément quand elle s’achève. C’est rassurant », confirme Bastien Péau, consultant en stratégie sur les réseaux sociaux, qui a connu la galère des impayés. Il est plus nuancé sur leur pertinence à long terme. « C’est efficace pour se faire connaître, juge-t-il, mais ça l’est moins quand on commence à avoir des clients réguliers, à être visible sur son site et LinkedIn.» Sur la quarantaine de propositions reçues via Malt depuis quatre ans, il n’en a honoré qu’une, beaucoup s’avérant « irréalisables ». « Des commanditaires avaient un budget de communication de 100 euros… » soupire Bastien Péau. Il n’en veut pas tant aux plateformes « qu’aux clients qui les utilisent en ignorant les tarifs d’un secteur ».

Les prix pratiqués font régulièrement débat. « Le problème des plateformes, c’est qu’elles mettent en concurrence des experts et des débutants, s’agace Eric Delamarre, photographe et auteur d’ouvrages sur les droits des freelances. Comme 90 % des clients n’ont aucune connaissance des métiers, ils vont au moins-disant. » Sur certains sites, les clients publient directement leur projet, assorti d’un montant. « Le fait qu’un client fixe son prix, dans une sorte d’auto-diagnostic, va à l’encontre des pratiques de nos professions, s’étonne aussi François Caspar, président de l’Alliance française des designers. La création d’un logo, par exemple, n’a pas de tarif en soi, tout dépend de l’ampleur du projet. Les plateformes ne servent pas à atteindre les marchés les mieux payés, car il faut pour cela pouvoir dialoguer avec le décideur. » Certains indépendants ne se privent pas d’afficher des tarifs bas pour rafler des missions. « Au début, on est un peu obligé de brader ses services, estime Guillaume Guersan, expert en e-marketing. La concurrence est forte. Il faut décrocher des missions pour obtenir des notes qui augmentent notre réputation et appellent d’autres projets. Celui qui n’a aucun avis ne peut pas se permettre des tarifs élevés, même bardé de diplômes et d’expérience. » Une conséquence du choix de beaucoup de plateformes de référencer les profils en fonction du nombre de missions effectuées et de la qualité des avis.
 

Concurrence offshore


Guillaume Guersan s’est inscrit sur Malt, Crème de la crème (qui cible les étudiants), Codeur (plutôt dirigé vers les développeurs) ou encore 5euros. Ce dernier propose aux freelances de vendre leurs services à un prix d’entrée de… cinq euros. L’une des nombreuses plateformes qui flirtent avec la « gig economy », ce business des petites tâches payées au lance-pierres. Upwork, dont la commission grimpe jusqu’à 20 %, donne même la possibilité au client de spécifier dans son offre qu’il recherche « les freelancers les moins chers », peu importe la complexité de la mission. Certains soumettent des projets à plusieurs milliers de dollars quand d’autres rémunèrent des travaux à moins de 6 dollars de l’heure... Pour éviter le nivellement par le bas, Malt oblige les freelances à afficher sur leur profil un tarif minimal de 125 euros par jour, censé correspondre à un salaire net au Smic. Ses dirigeants assurent vérifier que les utilisateurs vivent en France pour éviter la concurrence de freelances « offshore ». Certaines plateformes sont en effet prises d’assaut par des prestataires installés en Inde, au Maroc ou à Madagascar. Le coût de la vie, moins cher, leur permet de baisser leurs tarifs. D’autres sites, comme Withdesigners, filtrent avant publication les projets les plus mal payés.

Aux côtés des plateformes qui se rémunèrent par une commission, d’autres imposent aux freelances un abonnement. Autrement dit, il faut payer pour espérer travailler, car rien ne garantit ensuite l’obtention de missions. C’est le cas de Codeur, de Graphiste ou encore Twago. Ces sites payants adoptent parfois la formule « freemium » : les freelances peuvent s’inscrire sans frais, mais ne pourront répondre à beaucoup d’offres ou rendre leur CV plus visible que moyennant finances. Sur Codeur, l’abonnement à 29 euros par mois sert à envoyer ses devis aux clients, mais le site s’arroge encore 4 % de commission sur chaque prestation effectuée. Chez Twago, les devis illimités et un « positionnement prioritaire dans l’annuaire » coûtent jusqu’à 99 euros par mois.
 

Travail gratuit


Pour les freelances, se pose alors la question de savoir si l’investissement en vaut la peine. Un investissement qui n’est pas toujours financier, mais aussi parfois en temps passé. Certaines plateformes fonctionnent ainsi comme des concours : les « créatifs » soumettent leur travail à un client, sans garantie qu’il soit retenu, et donc rémunéré. Freelancer expose ainsi, non sans cynisme, son fonctionnement tourné vers les clients des freelances : « Rejoignez les milliers d'entrepreneurs qui lancent leurs concours et exploitent l'incroyable puissance de l'externalisation (...). Vous obtenez des centaines d'idées brillantes et ne payez que pour une seule. » En France, Creads reprend en partie ce principe, même s’il assure cibler un marché plutôt haut de gamme (La Poste, Nocibé, Pizza Hut…), et donc attractif pour les indépendants. Le client contacte l’équipe pour discuter de son projet et de ses tarifs. Son idée est soumise à un seul freelance, à tous les utilisateurs ou à une sélection de prestataires dans une compétition « fermée ». À l’arrivée, seuls quelques-uns sont donc rémunérés. Beaucoup d’entre eux ont donc produit des tâches… pour rien. Un travail gratuit qui ne choque pas Ronan Pelloux, cofondateur de la plateforme : « C’est notre moyen de recrutement. Chacun peut faire ses preuves et accéder ensuite aux projets fermés » - qui sont selon lui majoritaires.

À ce jour, les freelances ont peu d’informations pour faire le tri entre tous ces modèles. Mais des initiatives commencent à voir le jour. En 2017, des syndicats allemands, australiens et suédois ont lancé Fair Crowd Work, première source d’information et de notation au service des travailleurs indépendants. Une douzaine de sites de mise en relation, dont Upwork, y sont recensés, leur fonctionnement décortiqué en anglais et en allemand. À terme, et étendu à de nouveaux pays, Fair Crowd Work pourrait permettre d’aiguiller les freelances vers les intermédiaires les plus vertueux, ou du moins les plus adaptés à leurs besoins. Un guide précieux dans la jungle des plateformes.

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