Brigitte Gothière, L214 :

Brigitte Gothière, L214 : "Il faut refaire le lien entre la viande et les animaux"

Brigitte Gothière a co-fondé l'association L214. Militante animaliste, elle lutte pour promouvoir la cause végane et se revendique "ouvertement abolitionniste", souhaitant la disparition pure et simple de l'élevage et la fin de la consommation de produits d'origine animale. Naissance de l'organisation, influences, stratégie militante, contexte politique... Son association oscille entre radicalité et pragmatisme.

Comment est née l’association ?

Comme tous les mouvements militants, L214 est né d’un sentiment d’injustice. Avec cette prise de conscience qu’aujourd’hui encore on tue des animaux pour les manger, alors que nous n’avons aucune nécessité de le faire. J’étais déjà engagée à la Croix rouge depuis quelques années, et la question animale est arrivée. Nous étions en 1993.


La question animale était pourtant extrêmement marginale à l’époque, non ?


Oui, surtout qu’il n’y avait pas internet. Il me semble que l’élément déclencheur, ça a été une case de la bande dessinée Le lama blanc de Jodorowsky. Mon compagnon, Sébastien Arsac, lui-même petit-fils d’éleveur-boucher, lisait cette bédé et a eu un déclic au détour d’une scène où l’on voit un cochon destiné à être mangé. Il y a eu une prise de conscience, et ça nous a paru logique et évident. Nous sommes tous les deux issus de filières scientifiques, il nous fallait des preuves et des arguments, et nous n’en avons trouvé aucun pour continuer à manger de la viande. Ce qui n’était pas forcément évident, car depuis que nous sommes enfants, nous entendons l’inverse : « si tu finis pas ton assiette, finis au moins la viande ! ».

Quelles ont été à ce moment-là, vos principales influences ?

Cinq ans après, nous sommes arrivés à Lyon, et nous avons rencontré l’équipe des “Cahiers antispécistes”. Nous venions d’Auvergne et étions jusque-là un peu isolés. En les rencontrant, nous n’étions plus seuls : nous étions avec des militants, des gens qui pensaient le mouvement, nous avons vu qu’il était vaste et que nous étions très en retard en France. Dans les “Cahiers», il y avait beaucoup de traductions : on a pu lire du Peter Singer, Tom Regan, Gary Francione. Ça nous a nourri.





Quand et pourquoi décidez-vous de vous infiltrer dans les élevages et les abattoirs pour filmer ce qu’il s’y passe ?

Avant L214, nous avons lancé “stop gavage”, sur le foie gras. C’était nos premières enquêtes filmées, avec les caméscopes familiaux. Nous avons alors découvert avec stupeur la filière foie gras, car même nous, nous avions encore l’image de la grand-mère avec son tablier à carreaux qui gave ses trois petites oies. Et là, on tombe sur ces canards dans des boîtes à chaussures, dans des hangars immenses, avec juste la tête qui sort de la cage individuelle. Puis en 2008, nous nous sommes dit que si nous prenions vraiment ça au sérieux, il était temps de lancer une association et de s’y investir à temps plein. C’est la naissance de L214, avec très vite les enquêtes filmées, car elles sont hyper importantes. Sinon les gens se disent en voyant nos tracts, “ça n’est pas en France c’est pas possible”. Nous avions là des preuves pour construire le reste. Il faut refaire le lien entre la viande et les animaux. Que les consommateurs soient conscients des conditions d’élevage contestables, et des mises à mort extrêmement violentes qui ont précédé leur achat.



Au sein du mouvement animaliste, certains vous reprochent de ne pas être assez radicaux, et de militer pour réformer les élevages plutôt que de les abolir.

On s’est toujours positionné comme une association “abolitionniste”, nous n’avons pas d’objectif caché : nous considérons qu’aujourd’hui il n’y a rien qui nous oblige à consommer des produits d’origine animale. Nous voulons changer le monde, transformer en profondeur la société. Après, nous pouvons comprendre les débats entre les différentes stratégies, ils sont même très intéressants. Mais nous favorisons l’action, face à une industrie agroalimentaire absolument énorme. Il nous semble que demander la fin des cages dans les élevages de poules, ce n’est pas du tout renoncer à l’abolition. C’est au contraire un pas de plus, et cela permet de sensibiliser les gens.





Sentez-vous que la question animale est en train de grandir en France ?

C’est clair que depuis un petit moment, nous sentons que cette question monte. Mais nous étions très en retard sur les autres pays, donc nous avons juste compensé. Je me souviens que lorsque Fabrice Nicolino a sorti son livre (Bidoche : l’industrie de la viande menace le monde, Les liens qui libèrent, 2009), nous nous étions dit : “Waouh, quel pavé dans la marre ! On ne verra plus ça avant au moins 10 ans”. Et puis en fait, tout s’est enchaîné, il y a eu un livre de Aymeric Caron, puis Jonathan Safran et d’autres comme Franz Olivier Giesbert ou Marcela Iacub. Il y a eu une augmentation du traitement médiatique. Quand nous avons commencé à donner des interviews, les journalistes nous traitaient avec un peu d’ironie et de moquerie, sur un ton léger. Aujourd’hui, la question est étudiée avec le sérieux qu’elle mérite. Quand Stéphane Travert (Ministre de l’agriculture), lors des discussions des “États Généraux de l'Alimentation”, donne un avis défavorable sur les quelques mesures proposées pour défendre les animaux, il est désormais obligé de se justifier longuement.


Et au sein de L214, y a-t-il de plus en plus de bénévoles qui vous soutiennent ?

Il y a une hausse continue, après une accélération en octobre 2015 (date à laquelle l’association publie son enquête sur l’abattoir d’Alès dans le Gard). Nous sommes épatés par le nombre de personnes qui nous rejoignent : nous avons 30 000 membres et 700 000 personnes qui nous suivent sur les réseaux sociaux, c’est hallucinant. En plus de ça, la communauté L214 est très réactive, dès que l’on propose une action, les gens répondent présents de suite. Ils voient bien qu’on ne fera pas la révolution du jour au lendemain, mais qu’il y a des choses à gagner dès aujourd’hui. D’ailleurs, notre communauté n’est pas seulement végane et antispéciste, nous ressemblons avant tout des gens qui défendent les animaux. Et au fond, nous sommes 99% à nous reconnaître dans cette cause.

Les hommes politiques essayent-ils de récupérer votre mouvement ?

Nous sommes toujours ouverts au dialogue, que ce soit avec les politiques, les entreprises, les syndicats d’éleveurs… Nous répondons toujours favorablement, et nous disons les choses franchement. Europe Écologie Les Verts nous suit depuis le début, la France Insoumise nous invite aussi à des événements, tout comme Génération.s (le mouvement lancé par Benoît Hamon). Toutefois nous sommes pacifiste et nous restons éloignés des mouvements qui prônent la haine et la xénophobie. De toute façon, ces derniers ne nous approchent pas, ils nous voient sûrement trop comme un mouvement de gauche je pense, donc nous ne les intéressons pas.






Ne cherchez-vous pas à développer un propos plus critique de la société dans son ensemble ? La question animale peut-elle se penser en dehors de toute réflexion sur le système capitaliste ?

Nous n’avons pas de position officielle là-dessus. Que la société soit capitaliste ou pas, elle ne devrait pas utiliser les animaux. Même dans un régime capitaliste, nous pourrions décréter que les animaux ne sont pas des ressources alimentaires. Après très clairement, ce système a accéléré et intensifié les conditions d’élevage, comme il l’a fait avec les humains. Nous en voyons bien les travers.


L’antispécisme fait l’hypothèse d’une indistinction totale entre l’homme et l’animal. Dans un tel relativisme, on pourrait très bien vous retourner l’argument, et dire : “très bien, alors continuons à manger des animaux, comme n’importe quelle autre espèce dans la nature”.

Non l’antispécisme ne dit pas ça du tout. Ce qui compte c’est la “sentience”, la capacité à ressentir des émotions et d’éprouver l’envie de vivre. Nous ne disons pas “tout le monde est pareil, il y a une égalité parfaite entre les hommes et les animaux”. Nous cherchons juste à faire la balance entre les intérêts : celui de manger de la viande parce que c’est bon, et celui des animaux à continuer de vivre. Nous voyons bien la différence entre un être humain et une vache, et entre une vache et une poule. Bien sûr que l’homme est différent, c’est évident, mais cela ne justifie pas les discriminations de traitement. Cela ne justifie en rien que l’on considère les animaux comme des ressources alimentaires, des objets de divertissement ou du matériel de laboratoire. Justement, servons-nous de notre brillant cerveau pour prendre des décisions éthiques.




 

 

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