Travail à la tâche : peut-on vraiment vivre du

Travail à la tâche : peut-on vraiment vivre du "jobbing" ?

« Il est plus facile de trouver un client qu'un employeur », disait Emmanuel Macron lorsqu'il était ministre de l'Économie. L'essor rapide des nouvelles plateformes de jobbing qui mettent en relation des particuliers pour des « coups de main » ponctuels (bricolage, baby-sitting?) tend à confirmer ses dires. Cette « économie à la demande » est-elle en train de transformer le marché du travail ?

La pratique a déboulé en France courant 2014. Nouveau bébé de l’économie des plateformes – celle qui a donné naissance à Airbnb ou Uber –, le jobbing consiste à mettre en relation des clients ayant besoin d’un « coup de main » avec des jobeurs, des particuliers cherchant quelques tâches à accomplir pour arrondir leurs fins de mois. Un échange de bons procédés qui permet d’éviter les galères de bricolage ou les dépenses ruineuses pour les uns, et de gagner un peu d’argent sur son temps libre pour les autres.

Cet article a été initialement publié dans le hors-série "Moi freelance", paru en mai 2018. Retrouvez-le sur notre boutique.

Mais depuis 2014, le nombre de plateformes a explosé et la pratique est de plus en plus prisée, quitte à devenir un job à plein temps pour certains. Bertrand Tournier, le cofondateur de YoupiJob, l’une des têtes d’affiche du
jobbing en France, affirme que le marché du jobbing pèse aujourd’hui plus de 48 milliards d’euros dans le monde. En France, un site comme AlloVoisins revendique déjà 1,6 million de membres et 32 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Le jobbing se distingue de plateformes comme Airbnb ou Drivy, où c’est son patrimoine que l’on met en location et non sa force de travail, mais également des modèles d’Uber et Deliveroo. Sur toutes ces plateformes, l’activité est systématiquement encadrée par des mécanismes de fixation des prix et d’évaluation, et implique d’avoir le statut d’auto-entrepreneur.

Les jobeurs ont quant à eux une multiplicité de jobs et de tâches, et la plupart du temps ils n'ont ni statut ni contrat de travail les liant à la plateforme. Dans le cas du jobbing, les plateformes restent des intermédiaires entre demandeurs et prestataires de services : ceux-ci sont géolocalisés et
matchés par des algorithmes, les sites de jobbing prenant une marge de 10 à 20 % sur chaque mise en relation rémunérée. Ainsi, plus il y a de jobeurs qui travaillent, plus leur revenus sont importants.

 

Arrondir ses fins de mois

 

Chez Jobijoba, principal moteur de recherche d’emplois en France, l’intérêt pour le jobbing est venu sur le tard : « la demande de jobbing est venue des utilisateurs eux-mêmes, qui ont émis le besoin d’accéder à ce type d’offres. » La plateforme a réalisé une étude pour analyser le phénomène, et a constaté que le jobbing correspondait, en 2017, à 5 % des recherches d’emplois effectuées sur le site. 


Mais l’offre et la demande ont toutefois du mal à s’ajuster. En effet, les tâches les plus recherchées ne sont pas celles qui sont le plus prisées par les jobeurs : en tête des demandes de « coups de main » on trouve le bricolage (49,1 %) ou le baby-sitting (35,7 %), alors que ces missions intéressent peu les jobeurs (9,5 % d’entre eux recherchent une mission de bricolage, même chiffre pour le baby-sitting). Ceux-ci se dirigent davantage vers les annonces concernant des missions de ménage ou d’aide à la personne. Et selon l’étude de Jobijoba, 8 jobeurs sur 10 ont déjà un emploi fixe ; il s’agit donc de missions destinées à arrondir ses fins de mois.

Le site Needelp, autre acteur majeur du secteur, donne cependant une vision un peu différente et distingue deux types de jobeurs : d’un côté, ceux qui réalisent environ cinq missions par an ; de l’autre, les « professionnels » qui lancent une activité indépendante et trouvent en moyenne 10 jobs par mois pour un revenu mensuel d'environ 1 000 euros.

Selon Needelp, 35 % des jobeurs ont un emploi à temps plein, 30 % sont au chômage, 20 % ont un emploi à temps partiel et 20 % sont étudiants, sans oublier les 5 % de retraités. Mais globalement le jobbing semble être davantage un complément de revenu qu’autre chose, comme en témoigne par exemple Saïd, utilisateur de YoupiJob. «
J’y suis inscrit depuis deux ans, c’était pour arrondir mes fins de mois. Le jobbing, c’est un grand réseau de bouche-à-oreille mais il est difficile de gagner sa vie sérieusement : il n’y a aucune garantie d’avoir du travail donc aucune stabilité, et c’est de moins en moins intéressant au niveau du prix car aujourd’hui il y a quinze jobeurs pour un client. »

 

 

Jobeur à plein temps ?

 

Si la plupart des jobeurs estiment avoir plus de contrôle sur leur emploi du temps ou leur manière de travailler que les salariés d’entreprises, ils déplorent que les plateformes restent centrées sur le client et non sur le prestataire. La concurrence est particulièrement rude lorsque l’on est jobeur sans compétences particulières : face aux professionnels qui s’inscrivent, il est très compliqué d’être retenu pour une offre de jobbing si l’on n’est pas hyper-réactif ou que l’on n’a pas encore de commentaires positifs.

Certaines applications tentent, dans leur fonctionnement même, d’être plus favorables aux jobeurs : c’est par exemple le cas de
MyDonger (ex Diiing Dong), dernier né de la galaxie du jobbing, qui lutte contre l’isolement des personnes âgées en les mettant en lien avec des particuliers (pour une visite, une sortie, une aide aux courses).

Contrairement au modèle classique où les
jobeurs postulent à une annonce publiée par un client, le modèle de MyDonger tente d’inverser le rapport de force : « ce sont les jobeurs qui publient une annonce et les clients qui font le tri », explique Romain Bocher, le cofondateur du site. « L’objectif est de fidéliser nos jobeurs pour créer un esprit communautaire, tout en les incitant à rester sur la plateforme et à éviter le travail au noir qui pourrait découler d’une première visite », poursuit-t-il.

Sans pour autant « formaliser » une relation pour le long terme, qui nécessiterait… un contrat de travail, ce à quoi se refusent la plupart des plateformes. C’est pourquoi celles-ci parlent avant tout de « coup de main », de « mise en relation » et non de travail.

"Il y a dépendance économique : c'est du travail"



C’est là où le modèle des plateformes de jobbing se rapproche de celui d’Uber ou Deliveroo. « Les plateformes ont tout intérêt à jouer avec nos représentations mentales, explique Barbara Gomes, doctorante et enseignante en droit du travail. Mais même si ce n’est pas une activité principale, les jobeurs doivent être considérés comme des salariés. Qui a le contrôle ? Qui encadre, dirige et sanctionne l’activité ? La plateforme. Dès lors qu’il y a dépendance économique et sujétion juridique, c’est du travail ».

Une affirmation en partie confirmée par l’arrêt rendu en décembre 2017 par la Cour de justice de l’Union européenne, « 
Elite Taxi contre Uber ». En affirmant qu’Uber n’est pas uniquement un intermédiaire entre offreurs et demandeurs mais l’organisateur d’une activité de transport, et qu’il tire profit de cette activité commerciale, c’est tout le modèle économique des plateformes, et donc du jobbing, qui a été touché.  

 

Dès lors, le fantasme d’un marché du travail où les travailleurs seraient complètement autonomes, voguant d’une tâche à l’autre, semble contredit par un système économique qui ressemble à s’y méprendre à l’ancien, rapports de force et d’exploitation compris. Si l’essor du jobbing montre l’étendue du développement du travail dit « indépendant », il risque fort de devoir se structurer juridiquement et… collectivement.

Un "label" pour défendre les jobeurs

C’est déjà le cas aux États-Unis, où les utilisateurs d’Amazon Mechanical Turk, plateforme qui propose des micro-tâches et des micro-salaires à des particuliers, se sont organisés via un forum Reddit pour influer sur la politique de la plateforme.

C’est également le cas en Allemagne avec le lancement de FairCrowdWork.org, qui permet aux prestataires de savoir quels sites ont la politique la plus généreuse. Dans l’Hexagone, le petit retard à l’allumage vient sans doute du fait que la pratique est relativement récente.

Mais aussi, selon Barbara Gomes, parce que « contrairement aux travailleurs Deliveroo qui se repèrent dans la rue, les jobeurs n’ont aucune interaction entre eux et aucun moyen de se reconnaître ». En tout cas, pour l’instant. En guise de solution, certains – comme David Menascé, auteur de l’étude Travail à la demande : quel modèle social ? – proposent de créer un « label » incitant les plateformes à mettre en œuvre une forme de responsabilité sociale en faveur de leurs jobeurs. Reste donc à voir si le jobbing prendra la route d’Uber et Deliveroo ou bien tracera son propre chemin.

 


 

 

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