Peut-on entreprendre en France quand on est une femme ?

Peut-on entreprendre en France quand on est une femme ?

Malgré les progrès pour leur rendre la voie plus accessible et les efforts réalisés pour les encourager à entreprendre, les femmes se confrontent aujourd'hui encore à des difficultés lorsqu'elle se lancent dans la création d'une entreprise. Elles sont pourtant de plus en plus nombreuses à relever le défi de l'entrepreneuriat.

En 2013, Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, fixait l’objectif de voir progresser de 10 % le nombre de femmes entrepreneures en France d’ici à 2017. Il n’aura fallu que 5 années : selon un rapport de l’Insee en date du 30 janvier 2018, 40% des entreprises individuelles sont créées en 2017 par des femmes contre 30% en 2013. La France se situe d’ailleurs au 6ème rang du classement établi par le World Economic Forum des pays où il fait bon entreprendre lorsque l’on est une femme. Mais si elles sont plus nombreuses aujourd’hui qu’hier, les femmes demeurent moins visibles que les hommes. On les retrouve derrière des plus petites structures ou commerces, analyse l’Insee.

Les femmes manqueraient-elles alors d’ambition ? Que nenni ! A en croire l’étude Viser haut, réalisée par Opinion Way en octobre 2017 pour la marque de prêt à porter Cache Cache, aucune génération n’a compté autant d’"ambitieuses" que les millennials (génération née entre 1980 et 2000). Les deux tiers des jeunes femmes de moins de 30 ans interrogées n’ont plus peur d’afficher leurs ambitions, 85% pensent qu’elles peuvent se permettre d’en avoir plus que les générations précédentes et une femme sur deux se dit même prête à prendre complètement son destin en main en créant son entreprise.

Ce qui ne les empêche pas d’être conscientes qu’elles vont devoir affronter des vents contraires : 79% d’entre elles pensent que l’ambition des femmes a encore du mal à être acceptée par la société.

Deux poids, deux mesures


"En tant que femmes, on doit se battre davantage pour exister dans le monde historiquement masculin de l’entrepreneuriat, comme si on avait plus de choses à prouver. Alors que le fait d’être une femme ne devrait être ni un avantage, ni un handicap", regrette Fariha Shah, co-fondatrice de Golden Bees, start-up qui propose des prestations de solutions pour recruteurs et auteur d’une tribune intitulée Femme, mère, entrepreneure : comment j’ai relevé le défi.

Réalité ou fantasme, les femmes ont le sentiment de rencontrer plus de freins dans leur ascension professionnelle que les hommes. Parmi les obstacles les plus récurrents, cités par l’étude Parcours de vie, parcours de femme entrepreneure (Opinion Way pour la Fondation Entreprendre, avril 2017), les femmes évoquent d’abord la peur de l’endettement et celle de ne pas réussir à lever suffisamment de fonds.

Un obstacle d’ordre financier rationnel, car on observe que le taux de rejets de prêts bancaires dans le cadre de la création d’une entreprise est deux fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes - alors même que celles-ci sollicitent des sommes moindres. Mais un obstacle également psychologique, qui prend racine dans le rapport que les femmes ont à l’argent. Habituées - mais pas résolues - à gagner moins que leurs semblables masculins, les femmes osent moins emprunter et investir de grosses sommes d’argent.

"Une femme que j’ai accompagnée dans la création de son entreprise s’est rendue à la banque pour une demande de prêt, et la première chose qu’on lui a demandé c’est comment se portaient les affaires de son époux. Ca paraît assez hallucinant, surtout quand on ne poserait jamais cette question à un homme !", raconte Beryl Bes, fondatrice de la plateforme de financement participatif pour femmes entrepreneures MyAnnona.

"Mais il faut garder à l’esprit que les femmes ont le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom sans le consentement de leur mari depuis seulement 1965 ! On ne peut pas renverser les mentalités en une génération, ça prend forcément du temps. Tout ça vient de la culture et de la place faite aux femmes jusqu’à présent. De la même façon, ça ne fait pas si longtemps que les femmes sont sur le marché du travail valorisé".

Les clichés ont la vie dure

 

L’autre difficulté majeure, identifiée par Fatima Mimouni, engagée à la Ville de Mulhouse (Haut-Rhin) dans l’égalité hommes-femmes et fondatrice du cabinet commercial Axion Expansion, réside dans le fait de devoir concilier vie de famille et entrepreneuriat.

"Dans l’imaginaire collectif, on a tendance à dire que c’est à la femme que revient la charge des enfants, du foyer, des tâches domestiques, tandis que les homme subviennent plus généralement aux besoins de la famille", note Fatima.

Un préjugé d’autant plus difficile à éprouver au moment de la création de l’entreprise selon la jeune femme car "très souvent à ce moment là, on se retrouve dans une situation de transition où on est beaucoup à la maison. La femme peut alors être confrontée à la crainte de ne pas être prise au sérieux, que son activité n’est pas crédible et qu’elle reste cantonnée à son rôle de maman. C’est ce plafond de verre qu’il faut briser".

En plus de faire face aux problématiques inhérentes à toute création d’entreprise, les femmes doivent également se confronter à des stéréotypes usants. Ceux ci sont liés à la fois au secteur d’activité; quand elles se confrontent à des métiers qui sont dans les esprits rattachés aux hommes et non aux femmes. Ceux liés au tempérament aussi, car la légende veut que les femmes soient moins volontaires, moins combattantes. A leur implication professionnelle, enfin : les femmes seraient moins crédibles dans leurs prises de parole, moins disponibles, et tendraient à privilégier leur vie de famille.

Etre femme, mère et entrepreneure

 

Pour autant, est-il nécessaire de choisir entre s’investir dans son activité entrepreneuriale et avoir une vie de famille ? Le sondage Entrepreneurs et vie de famille (Opinion Way pour Legalstart), indique que 74% des entrepreneurs, hommes et femmes confondus, considèrent que leur vie professionnelle n’est pas compatible avec la vie de famille ou nécessite des sacrifices et 25 % affirment avoir remis à plus tard ou renoncer à l’idée d’avoir des enfants.

Pour les femmes, le frein est double car une femme entrepreneure et enceinte ne bénéficie d’aucun congé maternité ni aides financière en cas d’arrêt, ce qui rend la gestion de son entreprise compliquée.

Aujourd’hui mère de trois enfants, Beryl Bès a d’ailleurs attendu d’avoir son troisième et dernier enfant avant de quitter le salariat pour l’entrepreneuriat. "Quand vous êtes à votre compte, qu’on se le dise, c’est compliqué".
Compliqué mais pas impossible. Nombreuses sont celles qui arrivent à mener ces deux batailles de front. "
J'ai deux enfants en bas âge et quand j'ai créé ma société en 2015, j'attendais mon deuxième enfant. Bien évidemment, la conciliation de ma vie professionnelle et personnelle à été difficile, mais pas impossible. Côté pratique, la France est bien équipée en termes d'infrastructures pour la garde des enfants par exemple", témoigne Fariha Shah.

Pour les mères chef d’entreprise, tout est donc question d’organisation, de planification, de télescopages avec la gestion au quotidien de sa famille, surtout lorsqu’elle comprend des enfants en bas âges : qui est là après l’école ? qui garde les enfants quand ils sont malades ? "Il y aura toujours des obstacles et des difficultés. C’est vraiment un planning à réaliser, mais c’est aussi la même problématique que celle à laquelle se confrontent les femmes salariées", précise Fatima Mimouni, mère de deux enfants également.

"Aujourd’hui chacun devrait pouvoir vivre comme il le souhaite, sans se voir imposer des schémas. Et pour cause ; il y a des femmes au foyer accomplies qui trouvent entièrement leur plaisir à être "maman à plein temps", d’autres qui s’épanouissent davantage dans leur carrière, d’autres encore qui ne désirent pas d’enfants. Il y a aussi des hommes qui préfèrent s’occuper des enfants plutôt que d’être la moitié du couple qui ramène le plus d’argent. Tous les cas de figure sont possibles, et je pense que le plus important c’est de laisser à chacun la possibilité d’être là où il en a envie", suggère la fondatrice de MyAnnona.

Vers une voie plus accessible ?

 

Si la route est longue vers l’égalité des sexes, en 2018, la "start-up nation" se veut bienveillante à l’égard des femmes et encourage plus que jamais les initiatives entrepreneuriales. "Lentement, les mentalités évoluent et on est fière aujourd’hui de présenter des femmes entrepreneures, tout le monde l’accueille plutôt bien", estime Fariha Shah. "La nouvelle génération baigne de plus en plus dans la culture de l’entrepreneuriat et les jeunes femmes aujourd’hui ont un accès plus facilité que la génération qui les a précédé en terme d’accompagnement, de financement, d’incubation", poursuit Beryl Bès.

Parallèlement à la facilité d’accès aux nouveaux outils numériques, qui permet à la fois de se rendre visible et de lever plus facilement et rapidement des fonds d’amorçage - soient les deux difficultés majeures auxquelles on se heurte à la création d’une entreprise - on voit se développer de plus en plus de réseaux professionnels féminins. Elles entreprennent, Action’elles, Forces Femmes, Rézoé ou encore Les Pionnières pour ne citer qu’eux, ces réseaux pro féminins, qu’ils soient publics ou privés, ministériels ou associatifs, locaux ou nationaux, ont pour vocation à accompagner les femmes dans leurs démarches entrepreneuriales.

Car l’union fait la force comme l’a bien compris Sabrina Boucherit, qui a lancé en 2012 la plateforme Rézoé, acteur majeur du développement et de la promotion de l'entrepreneuriat féminin, qui compte aujourd’hui un peu plus de 1130 adhérentes partout en France. "A mon sens, il est essentiel de s’appuyer sur un réseau quand on débute, de pouvoir se réunir, échanger et bénéficier de la puissance des cercles de relations professionnelles", explique la jeune femme qui s'évertue avec bienveillance à guider et épauler les entrepreneures qui viennent à sa rencontre.

Dispositifs de financement et initiatives d’accompagnement

 

Dans la même dynamique, on a vu apparaître ces dernières années de plus en plus de dispositifs d’incubation et d’organismes (banques, grandes entreprises, fonds d’investissement) qui participent au financement et à l’accompagnement de création d’entreprise par les femmes.

Les événements visant à promouvoir l’entrepreneuriat féminin se multiplient avec notamment la journée des femmes entrepreneures, ou encore la semaine de sensibilisation des jeunes à l’entrepreneuriat féminin, qui se déroule en ce moment (du 5 au 16 mars) pour une 6e édition.

Les grandes écoles s’évertuent elles aussi à promouvoir l’entrepreneuriat féminin. A travers son programme "Entreprendre au féminin", l’Essec accompagne les femmes dans leur projet de création d’entreprise en dispensant les fondamentaux juridiques, marketing, comptables et stratégiques pour les aider à pérenniser leur projet. De son côté, le Centre d’Entrepreneuriat HEC Paris organise depuis 2016 des séminaires de formation intitulés "HEC Stand up", destinés prioritairement aux femmes issues des quartiers ayant un projet de création ou de développement d’entreprise à impact positif.

Si les grandes figures du féminisme sont une source d’inspiration pour les 25-30 ans, elles ne le sont pas autant que les femmes entrepreneures, selon l’étude Viser haut. "Les jeunes femmes ont besoin de nouveaux modèles, elles ont besoin de voir d’autres femmes à des places qui leur semblaient, il y encore peu, inaccessibles, estime Fatima Mimouni. Plus il y aura de modèles féminins, plus les femmes entreprendront."

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