Maxime de Rostolan :

Maxime de Rostolan : "l'agriculture industrielle coûte bien plus cher à la société que le bio"

La preuve par l'exemple : c'est l'objectif que s'est fixé Maxime de Rostolan en lançant sa ferme agroécologique en Touraine. Crowdfunding agricole, tour de France des Fermes d'Avenir, formations, lobbying... Cet ingénieur devenu "payculteur" se bat pour pour une agriculture respectueuse de l'environnement et de nos assiettes.

Comment s’est déroulée votre rencontre avec l’agriculture?
Ingénieur de formation, j’ai fait un tour du monde de 2 ans sur le thème de l'eau en 2005. J’ai pris conscience que tout était systémique et me suis alors intéressé au biomimétisme. La nature est un laboratoire fort de 3 milliards d’années de retours d’expériences dont on peut s’inspirer. Elle fonctionne uniquement à l’énergie du soleil et ne produit aucun déchet ! J’ai lancé l’association Biomimicry et nous avons fait traduire en français le livre de Janine Benyus, Biomimicry : Innovation Inspired by Nature. Pour elle, l'agriculture est le premier domaine dans lequel la nature peut nous inspirer des solutions. Elle y donne un chiffre qui est, je crois, celui qui m’a fait basculer. Dans les années 40, avec une calorie d'énergie fossile on savait produire 2,4 calories alimentaires ; aujourd'hui il faut 7 à 10 calories fossiles pour générer une seule calorie alimentaire. On a donc divisé par 25 notre efficacité énergétique, ce qui est d’après moi une véritable insulte à l'intelligence humaine pour une société qui se dit développée. Le jour où le baril vaudra 500 dollars, on ne saura plus se nourrir. 

Cette interview a été initialement publiée dans le supplément "Idée Collaborative 2017" du numéro 26 de Socialter, toujours disponibles sur notre boutique en ligne.


C'est après ce cheminement que vous avez décidé de mettre les mains à la terre. Pourquoi?

J’ai décidé de lancer ma propre ferme pour évaluer concrètement la viabilité économique, technique et sociale d'une agriculture qui travaille avec la nature et non pas contre elle. Louis Albert de Broglie, dit le prince jardinier, a accepté d'héberger cette ferme expérimentale dans le domaine de la Bourdaisière en 2014, près de Tours. Pendant trois ans, nous avons été suivis par un chercheur de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), qui a fait une thèse sur les micro fermes (la nôtre fait 1,4 hectare). Nous notions tout : temps de travail, production, vente, etc. L’objectif était de prouver que l'agroécologie est plus rentable que l'agriculture industrielle et chimique, et qu’elle représente un potentiel d’emplois désirable.

Verdict? Mission accomplie?
Mission en cours. Nous avons prouvé que nous étions capables de produire en grande quantité, de régénérer la matière organique, le tout avec des techniques largement accessibles. Beaucoup de gens réfléchissent à s’installer, il y a un vrai vivier de compétences et de bonnes volontés. La question qui demeure est celle de la viabilité économique, car on se heurte à une conjoncture totalement défavorable. En effet, les lobbyistes ont fait du bon travail depuis 50 ans pour faire en sorte que l'agriculture industrielle puisse perdurer et devenir le modèle dominant. Cela n'a aucun sens car l'agriculture chimique elle-même n'est pas rentable. 
 

"Le jour où le baril vaudra 500 dollars, on ne saura plus se nourrir"



Qu’est-ce qui vous permet de le dire?

D’abord elle est subventionnée à hauteur de 10 milliards d'euros par an. Si on arrêtait la politique agricole commune (PAC), 70 % des fermes déposeraient le bilan. Surtout, cette agriculture a externalisé les coûts de tous les dégâts qu’elle provoque : santé, dépollution de l'eau, dérèglement climatique, perte de la biodiversité, destruction d'emplois. Tout cela est assumé par nos impôts. À l’inverse, ici, nous plantons des arbres, nous entretenons la biodiversité, nous traitons l’eau, nous captons du carbone, nous accueillons les curieux et créons du lien sur le territoire. Et pour cela, nous ne recevons rien. L'agriculture industrielle coûte bien plus cher à la société que l’agriculture biologique. Ça n’est simplement pas répercuté sur le prix des produits. C’est pour cela qu’il faut que le législateur annule cette distorsion de concurrence.

En attendant ce changement législatif, avez-vous l’impression que les Français sont prêts à payer plus cher pour une meilleure agriculture?
Bien sûr ! La demande en produits bio augmente de 20% chaque année. Pour autant, il faut relativiser : en France, on est à 5% de consommation bio par an contre 19% en Autriche ou 25% en Allemagne. La vraie question est celle de la production, qui n’augmente que de 10% par an. Chaque année l'écart se creuse entre offre et demande, d’où l’importance d’accélérer la transition agricole. Autrement, les consommateurs iront acheter du bio cultivé en dehors de France ou d’Europe, et pas forcément avec les mêmes normes.


Vous revenez du "Fermes d'Avenir Tour", pouvez-vous nous en parler?
L’idée était de donner à voir des fermes qui vont dans le bon sens et préfigurent l'agriculture de demain. Nous avons organisé pour cela un festival itinérant, prétexte à des "slowlidays" (vacances douces, ndlr) : un parcours à vélo sur les routes de France pour visiter plus de 200 exploitations remarquables. Le tour comptait 30 étapes, avec à chaque fois une dizaine de fermes à portée de pédales. Il y avait notamment celle de Félix Noblia, un des premiers agriculteurs à montrer que se passer du glyphosate est possible. Nous avons organisé des conférences, des concerts, des projections de documentaires. Cela a duré trois mois, grâce à une équipe de 40 personnes et 500 bénévoles. En tout, 20.000 personnes y ont participé.




Pour faire baisser les coûts des produits alimentaires, la désintermédiation est-elle efficace? De nombreuses plateformes de circuits courts se lancent pour vendre légumes, poisson, vin et même viande.
Tout cela ouvre des brèches et permet à des gens d'aller au bout de leur engagement grâce à des outils de notre temps. Une plateforme comme La Ruche qui dit oui est tout à fait complémentaire des AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne, ndlr), qui œuvrent depuis 20 ans en faveur du circuit court. Je suis partisan de l’innovation numérique au service de l'alimentation car cela amplifie le mouvement. Pour autant, il ne faut pas se leurrer : les nouvelles plateformes sont peut-être efficaces, mais 70 % des gens font encore leurs courses au supermarché. La transition ne passera pas uniquement par de nouveaux circuits de distribution.


Partout en France, on voit éclore des supermarchés coopératifs dans lesquels les clients travaillent pour avoir accès à de meilleurs produits moins chers. Croyez-vous à cette solution?
Beaucoup. La grande distribution a détruit des emplois, des terres agricoles, des commerces locaux. Je me réjouis que de plus en plus de gens inventent les modèles de demain avec de tels magasins. Le jour où toutes les solutions et les alternatives seront suffisamment matures, la bascule se fera. Je voudrais juste alerter sur un danger que l’on ne voit pas venir : on sous estime la puissance d’acteurs tels qu’Amazon. Système U c’est 20 milliards de chiffre d’affaires, Amazon c’est 300 milliards. Le jour où ils se lanceront dans l'alimentaire, ils vont tout détruire sur leur passage. Trouver des alternatives aux supermarchés est déjà compliqué. Contre Amazon ça sera encore plus dur.

Vente de fruits moches, réintroduction de semences… La grande distribution n’a-t-elle pas tout de même entamé sa mue?
C’est vrai. Carrefour a par exemple mis en place des filières qualité dont il faut reconnaître qu’elles sont ambitieuses. Évidemment, ils le font aussi pour conserver leurs parts de marché, mais pour une fois que les intérêts des industriels convergent avec l’intérêt général, on ne va pas s’en plaindre ! La transition ne se fera pas sans eux car ils pèsent lourd. Je préfère parler avec la grande distribution qu’avec les pétroliers ou les lobbies agrochimiques, avec lesquels nous n’avons aucun intérêt commun.

Vous évoquez souvent le métier de "payculteur", terme que vous avez inventé. De quoi s’agit-il?
Le métier d’agriculteur est aujourd’hui très compliqué et nécessite énormément de compétences et de ressources : il faut du foncier, des investissements, assurer des débouchés, accompagner des collaborateurs, sans parler de la solide formation et des capacités de gestion. Il manque un maillon à l'échelle du territoire pour développer les projets alimentaires territoriaux : le payculteur est cet entrepreneur qui relie l'amont et l'aval, identifie des financements, connecte les parties prenantes. Il est l’interface entre porteurs de projet, collectivités locales, grande distribution et consommateurs, afin d’inventer de nouveaux circuits et de nouvelles formes agricoles.
 

"Je suis partisan de l’innovation numérique au service de l'alimentation, mais la transition agricole ne passera pas uniquement par de nouveaux circuits de distribution."


En 2012, vous avez lancé la plateforme de prêt participatif Blue Bees à destination du monde agricole. Quel bilan en faites-vous?

L'État se désengage petit à petit de l'aide au maintien du bio. Or, beaucoup de citoyens ont envie par leur consommation ou leur épargne d'encourager ce modèle. Je suis convaincu que le crowdfunding fait partie des outils qui peuvent aider les agriculteurs à s’installer ou à se reconvertir. Blue Bees fait du prêt, ce qui est plus pérenne et résilient que le don et permet d’encourager l’entreprenariat. La plateforme Mimosa fait aussi du bon travail. Nous allons fêter nos cinq ans et nous avons permis de lever 3 millions d’euros. Certes, c’est ce que le Crédit Agricole prête en deux heures, nous ne sommes que des moustiques… Mais lors de la dernière extinction des espèces, ce sont les moustiques qui ont survécu, pas les dinosaures !

Comment accélérer le mouvement?
Ce qui manque, c’est un fonds de garantie pour sécuriser les projets. Cela fait partie des propositions de loi issues de notre pétition, que nous avons remise au Président Macron lorsqu’il est venu visiter notre ferme. Il faut savoir que 50 % des candidats à l’installation veulent faire du bio. Il est donc urgent de réorienter la formation pour faire de l'agroécologie la brique majeure de l'enseignement agricole, et de garantir l’indépendance des enseignants-chercheurs vis-à-vis des laboratoires. Il faut aussi faciliter l’apprentissage sur le terrain : nous avons ainsi lancé un programme de compagnonnage en maraîchage bio cette année. Et pourquoi ne pas permettre également de faire du woofing (travail à la ferme en échange du gîte et du couvert, ndlr) dans le cadre d’un service civique ?

Au-delà de l'agriculture et de l’alimentation, croyez-vous que la consommation collaborative puisse aider à protéger l’environnement?
L'homme est une machine incroyable d'intelligence qui invente des astuces pour s'affranchir des tâches pénibles et répondre à ses besoins plus efficacement. Le terme commence à être un peu galvaudé, mais clairement, la mutualisation de nos ressources est indispensable. Diminuer la consommation individuelle pour la remplacer par du partage ne peut qu’avoir un impact positif écologiquement. Il faut que l’on ait moins de voitures à construire, moins de vêtements à tisser, moins de kilomètres à parcourir !



Maxime de Rostolan:
1981 : naissance à Paris
2005 : entame un tour du monde sur le thème de l’eau
2012 : lance la plateforme Bluebees.fr
2014 : premiers coups de bêche à la Ferme de la Bourdaisière
2017 : lance le Fermes d’Avenir Tour

Photos : © Augustin Le Gall

Cet article a été initialement publié dans le supplément "Idée Collaborative 2017 du numéro 26 de Socialter, toujours diponibles sur notre boutique en ligne.

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