Ces applications peuvent-elles mettre fin au harcèlement de rue?

Ces applications peuvent-elles mettre fin au harcèlement de rue?

HandsAway, App-elles, Companion, Gaspard, Qwidam... Les applications pour se prémunir contre le harcèlement dans l'espace public se multiplient. Mais quel est leur véritable potentiel et quelles questions éthiques et politiques soulèvent-elles?

82% des Français ont conscience que les femmes sont victimes de harcèlement dans la rue (OpinionWay, Septembre 2017). Selon une autre étude, toutes les femmes ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou d'agression sexuelle dans les transports en commun. Cette prise de conscience par la quasi-totalité de la population est liée à leur médiatisation croissante. Le web est rapidement devenu un média privilégié pour sensibiliser sur le phénomène -- on se rappelle du tumblr Paye Ta Shnek créé en 2012 ou le numéro anti-relous censé interpeller les harceleurs. Aujourd’hui, ce sont des applications smartphone qui prétendent répondre voire même riposter au harcèlement de rue.


Companion
 aux États-Unis, Harass Tracker au Liban, HarassMap en Égypte et SafeCity en Inde... Le principe de ces apps reste le même: la géolocalisation du téléphone portable est employée pour proposer un soutien aux victimes pendant ou après l’agression en lançant une alerte. En France, l’association Stop Harcèlement de Rue a mené une étude comparative entre quatre outils disponibles pour le grand public : App-ellesCompanionGaspard et Qwidam.

“[Les victimes] ne vont pas porter plainte [...] car elles savent que c’est un parcours violent”



 

Grand absente de cette liste: HandsAway. Pourtant l’application a été soutenue par la RATP, la Région Ile de France et la SNCF. Les street angels (ange-gardiens de rue) d’HandsAway sont des volontaires qui reçoivent ces appels à l’aide. Testée en mars 2017 par la journaliste de l’Obs Juliette Montilly, l’application lui aurait apporté une “vague de soutien” et une “entraide virtuelle”. Pour autant, les limites de l’application se dessinent rapidement: l’identité des lanceurs comme des receveurs d’alerte n’est jamais vérifiée, un numéro de téléphone et une adresse email suffisent. Une personne malveillante peut utiliser à mauvais escient la localisation de la victime, le type d’agression qu’elle vient de vivre et dispose d’un moyen de rentrer en contact avec elle. Même une personne bien intentionnée peut réagir de façon maladroite face à une alerte -- trouver les mots justes de réconfort est un exercice périlleux. L’application a déjà également eu sa part de trolls, modérés par la fondatrice Alma Guirrao, comme ci-dessous.

  

D’autres effets pervers peuvent découler de l’ambition de l’application: cartographier les agressions pour pouvoir quantifier un problème mal évalué par manque de dépôts de plainte. “Il existe énormément d’actes, de commentaires et d’attouchements auxquels les femmes sont confrontées de façon systématique, mais qui ne sont pas prises en compte par les statistiques policières” selon Marylène Lieber, professeure en sociologie à l’université de Genève et autrice de Genre, violences et espaces publics.


La cartographie est reconnue comme un besoin par plusieurs associations travaillant sur la place des femmes dans l’espace publique dont Stop Harcèlement de Rue, Womenability ou À Nous La Nuit. Pour Julien Fernandez de Womenability, cartographier les agressions est un “moyen puissant pour faire bouger les pouvoirs publics”. Hélène Bidard, adjointe à la Mairie de Paris, chargée de l’égalité femmes-hommes, avait notamment soutenu ce genre de partenariats dans une tribune pour Le Monde. Les données récoltées par HandsAway ont déjà été croisées avec des chiffres des préfectures pour optimiser le déploiement géographique des 10.000 policiers de proximité en patrouille annoncé par Marlène Schiappa lors d’une rencontre avec Stop Harcèlement de Rue en juin 2017.


Pourtant les données collectées par HandsAway sont jugées peu fiables par Stop Harcèlement de Rue du fait de l’absence de vérification de l’identité des agressées ou des lanceuses d’alerte. Ainsi ces outils de cartographie ne peuvent remplacer les statistiques policières. Mais ces dernières sont elles aussi peu fiables car “il est difficile de porter plainte”, selon Marylène Lieber. “Il y a un problème de prise en charge qui est lié aux formes de minimisation de la question des violences faites aux femmes et de culpabilisation de la victime”. Même analyse de la part de l’association Resonantes: “les victimes parlent de leur agression à leur copine, copain ou à une association. Elles ne vont pas porter plainte, en tout cas pas seules, car elles savent que c’est un parcours violent”. Marylène Lieber, s’interroge également: “Quels usages sociaux et politiques vont être fait de cette cartographie?”.  


Application davantage reconnue dans le milieu associatif, App-elles a fait des choix radicalement différents: l’alerte est envoyé uniquement à trois proches définis au préalable par l’utilisatrice et qui sont sensibilisés par les fonctions “en parler” et “s’informer” de l’application.

 

 

 

L’utilisatrice sera donc en contact avec des personnes de confiance qui ont déjà été sensibilisées. L’anonymat est également considéré comme nécessaire pour garantir la sécurité des utilisatrices avant tout. À cette application gratuite s’ajoute depuis peu un bracelet (20€ pour les particuliers, 15€ pour les associations en pré-commande) qui déclenche un enregistrement audio via le téléphone ensuite stocké pendant 7 jours pour devenir une preuve dans le cadre d’une procédure pénale. Cet objet connecté permet de lancer discrètement l’alerte en cas d’agression en n’obligeant pas à sortir son portable. L’application contient également des contacts d’associations nationales et départementales pour accompagner dans le dépôt de plainte si la victime le souhaite.


S’appuyer sur les associations existantes reste indispensable pour la fondatrice de l’app: “on fait confiance au réseau associatif qui sait comment rediriger la victime vers la meilleure structure”. L’application ne se limite pas aux agressions dans l’espace public. Une femme peut avoir besoin d’une alerte face à diverses violences: dans son couple, sa famille ou son environnement professionnel. Dans 91% des cas d’agressions sexuelles en France, le coupable est connu de la victime.

 

“Se contenter [de ces applications] ne fera pas baisser les agressions”

 

Les associations travaillant sur le problème du harcèlement de rue encouragent de telles applications car elles s’inscrivent dans une recherche de solutions innovantes. Pour autant, selon la co-fondatrice d’À Nous La Nuit Mathilde Armantier, elles restent toutes perfectibles et aucune n’est aujourd’hui une application du quotidien. L’un des co-fondateurs de Womenability le reconnaît volontiers: ce genre d’application est “une réponse qui ne doit pas être unique”. Une application numérique peut participer à une remise en question plus globale mais ne peut s’y substituer. Développée seule et sans contact avec le milieu associatif, le risque est de donner dans le “solutionnisme”, de “refondre une solution sociale complexe, comme un problème précis, avec une solution calculable ou définie” ainsi que le définit l’essayiste Evgeny Morozov.


Se contenter [de ces applications] ne fera pas baisser les agressions” selon Marylène Lieber. Le harcèlement de rue n’est d’ailleurs qu’un élément du sentiment de légitimité dans l’espace urbain et les femmes n’en sont pas les seules victimes. Toutes les facettes du harcèlement de rue peuvent être considérées et combattues: sexisme, homophobie, transphobie, racisme, islamophobie, grossophobie… Lallab magazine avait notamment publié un article percutant sur les spécificités du harcèlement des femmes musulmanes voilées, à l’intersection du sexisme, islamophobie et racisme. FéminiCités a également lancé cette année un large projet de recherche sur le harcèlement des personnes transgenre dans les transports.


Si ces applications peuvent “rassurer certaines femmes” selon Marylène Lieber, elles réaffirment à toutes la nécessité de se protéger et ainsi l’idée qu’elles sont davantage vulnérables. Seront-elles toutes convaincues? “Je ne sais si les femmes ont envie de se dire qu’elles ont besoin de ça pour pouvoir exister, être autonome, sortir. Vous auriez envie de mettre un tel objet autour du poignet?



1  Genre, violences et espaces publics, Paris : Presses de Sciences Po, 2008
Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2012-2017 - INSEE-ONDRP 

Crédits photos: Black Mirror, Netflix

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