Elles se battent pour conjuguer le code au féminin :

Elles se battent pour conjuguer le code au féminin : "Nous avons les mêmes capacités"

Dans le milieu de l'informatique, les femmes restent minoritaires. Les initiatives se multiplient pour leur faire découvrir le code, briser l'autocensure et les stéréotypes. Rencontre avec l'une de ces femmes qui agissent pour favoriser la mixité dans ce domaine porteur. Ce portrait est le premier d'une série dédiée aux enjeux de l'enseignement du code.

Elle ne porte pas de tee-shirt aux références geeks, mais un élégant haut noir passe-partout : “je sais que je ne corresponds pas à l’image que l’on se fait d’une étudiante en informatique”, s’amuse Aliona Dangla. Depuis 2013, la jeune femme de vingt-deux ans étudie l’ingénierie informatique à l'EPITA (École pour l'informatique et les techniques avancées), école qu’elle a intégrée après son baccalauréat scientifique.

Aliona a l’habitude de se sentir décalée : passionnée par la gymnastique rythmique depuis longtemps, elle a pu sentir le décalage entre elle et les autres filles : “A part mes amies qui avaient l’habitude, on se demandait si j’étais un extra-terrestre, à être fan de jeux vidéos - et ensuite à étudier dans une école où il n’y a que des garçons !”.

Au début, elle voulait intégrer une école d’art. Difficile, quand on a un profil très scientifique. “J’avais quand même postulé à des écoles d’ingénieurs, et j’ai été prise à l'EPITA, mon premier choix”. Alors elle écoute les conseils de son père et fonce. “Je n’avais jamais codé avant, mais ça n’a pas été un problème”.


“On se demandait ce que je faisais là”




Elle apprend, se fait des amis dans son école d’informatique. Une fois, alors qu’elle se rend dans un kebab avec eux, on lui demande ce qu’elle fait dans ce groupe entièrement masculin. Au début, d’autres étudiants lui demandaient aussi si ça ne la dérangeait pas d’être presque la seule fille.

Mais non. Elle se sent plutôt protégée, par son école comme par ses camarades : “Entre filles, à l’école, on discute et quand on sait que dans telle ou telle entreprise ça peut mal se passer, l’information circule très vite”. Pour autant, elle aimerait que les choses changent. Déjà, en décembre 2012, elle avait participé au lancement d’une association qui défendait la mixité dans les jeux vidéos.

Récemment, un ancien du laboratoire où elle est étudiante-chercheuse lui a présenté l’association Prologin, connue pour organiser chaque année son Concours national d'informatique, mais aussi à l’origine d’un programme d’initiation au code destiné aux filles encore non-bachelières. Son nom : “Girls can code!” (“les filles peuvent coder !”). “C’est difficile de cacher que j’adhère à certains idées féministes”, s’esclaffe la jeune femme, depuis devenue trésorière de l’association.  Une édition de “Girls can code!” existe aussi à Lyon, une autre à Bordeaux. A Paris, elle a eu lieu fin août. Pendant une semaine, les participantes ont été initiées au code, et ont assisté à des conférences sur le campus de l'EPITA, au Kremlin-Bicêtre.


 

Etre un "rôle modèle"




Dans les locaux de l'école d'informatique, avec son pointeur laser, la chercheuse Sylvie Boldo montre tour à tour certains mots de ses transparents, projetés sur un grand écran blanc.  “L’ordinateur, ce n’est pas un outil magique qui donne la réponse”, explique cette diplômée de l'ENS de Lyon, venue pour montrer qu’on peut être femme et informaticienne, femme et chercheuse : bref un “rôle modèle”.




“Je ne dis pas qu’il faut que vous fassiez toutes de la recherche en informatique : mon but est de vous montrer que toutes les portes vous sont ouvertes !”, s’exclame-t-elle devant la quinzaine de jeunes filles qui lui font face. La plus jeune, Clementina, entrera en 5e à la rentrée. “J’adore le code, c'est comme essayer de trouver des solutions à des problèmes”, explique l’adolescente de 11 ans. L’informatique plus tard ? “Pourquoi pas, je ne sais pas encore !”.

Si s’orienter vers un domaine très masculin ne la gêne pas, ce n’est pas le cas de toutes les filles de son âge. “Moi ça m’est égal, mais je pense que ça pourrait démotiver certaines filles, c'est pour ça que je trouve bien d'organiser des stages pour les filles”,  explique Elisabeth, 16 ans.

Le problème vient aussi de l’image renvoyée par la profession : il y a dix ans déjà, la chercheuse Isabelle Collet publiait en effet un article dans Carrefours de l’éducation sur “La disparition des filles dans les études d’informatique : les conséquences d’un changement de représentation”, observant que les femmes “ont du mal à se projeter dans le prototype de l’informaticien [celui du hacker] car il est à l’opposé des valeurs pour lesquelles elles sont élevées et que la société leur renvoie”. Résultat : le secteur du numérique ne compte que 33% de femmes -et surtout dans des fonctions support- selon une étude de l’Observatoire paritaire des métiers du numérique, de l'ingénierie, des études et du conseil.

 

De nombreuses initiatives


 

Pour lutter contre ces représentations, il existe plusieurs initiatives. Présidente d’E-mma, une association visant à promouvoir la mixité dans le domaine du numérique, Dipty Chander a par exemple développé les différentes antennes locales de l’association pendant ses études à l'Epitech. “Nous faisons des ateliers d’initiation au code, des conférences, des hackathons”, explique la jeune femme, dont la conseillère d’orientation en terminale lui avait fait clairement comprendre que l'informatique était un métier d'hommes. Même maintenant, elle dit dit “devoir prouver qu'elle a sa place” dans son emploi actuel : “Il faut faire en sorte que ce soit tout à fait naturel pour une femme d’être dans le milieu du numérique”.

A Marseille, Francesca va aussi bientôt proposer son premier stage de code à toutes les femmes intéressées. “Ce genre de sensibilisation permet de briser les stéréotypes et de montrer que le code est également à la portée des femmes”, explique cette passionnée de programmation qui développe ainsi le concept des Django Girls, ateliers de code réservés aux femmes.



Autre initiative : le Trophée Excellencia, qui offre à ses lauréates leurs frais de scolarité dans une école d’informatique. D’autres associations comme Duchess France organisent des conférences pour mettre en avant les développeuses informatiques. Une tentative pour lutter contre les stéréotypes et le manque d’intérêt de beaucoup de femmes pour le code.

 

De multiples enjeux


 

Du côté de Prologin, on espère susciter des vocations. “Il n’y a pas de raison qu’il y ait aussi peu de femmes dans le milieu de l’informatique, nous avons tous et toutes les mêmes capacités”, argumente Aliona Dangla. Dans l’étude réalisée pour l’Opiiec, on met en avant plusieurs enjeux pour les entreprises : un enjeu sociétal, un enjeu d’image, un enjeu de performance ("créativité renforcée", “meilleure prise en compte des besoins du client”...) et de bien-être (ambiance, conditions de travail…).

“Si les femmes ne sont pas plus nombreuses à coder, c’est autant d’opportunités d’emploi qu’elles ne pourront pas saisir. D’autant que pour être entrepreneur, on a de plus en plus besoin de ce genre de compétences”, ajoute Aliona : “c’est un défi pour l’avenir”.

Photos : Prologin et Léa SANCHEZ

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