Episode 3: Cloner Uber en inventant des

Episode 3: Cloner Uber en inventant des "plateformes coopératives"

Socialter, en partenariat avec FYP éditions, traduit ici l'ouvrage de Trebor Scholz, «Plateform Cooperativism», publié en anglais début 2016. L'auteur développe une stratégie de lutte contre les nouvelles formes d'exploitation des travailleurs à l'ère numérique et propose de cloner Uber en inventant des plateformes coopératives. Le texte qui suit constitue le troisième épisode sur les quatre prévus.

Traduction/Adaptation : Philippe Vion-Dury


Les défis d'une propriété partagée

Les premiers exemples de plateformes coopératives existent déjà mais émergent à peine. Les nommer ici exclut inévitablement d’autres projets importants. Mais ne pas présenter d’illustrations concrètes laisserait planer l’idée que le coopérativisme de plateforme n’est rien d’autre qu’une chimère.


Sites marchands et offres de travail occasionnel en coopératives


Vous êtes probablement familiers du modèle de travail occasionnel en ligne. Pensez simplement à des entreprises comme TaskRabbit où vous pouvez embaucher quelqu’un pour assembler votre meuble IKEA en vingt minutes. L’application sur votre smartphone sert d’intermédiaire entre vous et le travailleur. Pour chaque transaction, TaskRabbit prend une commission de 20 à 30%.

La caricaturiste et juriste de l'économie du partage Janelle Orsi relève un important regain d’intérêt pour les coopératives. Elle signale qu’une douzaine de startups de la tech et d’entreprises traditionnelles comme des fleuristes ou des paysagistes ont contacté son Centre juridique des économies durables car elles souhaitaient faire basculer leur commerce vers le modèle coopératif.

Loconomics est une coopérative de freelancers en bêta où les membres détiennent des parts, touchent des dividendes et ont une voix dans la direction de l’entreprise. Il n’y a pas d’enchères ou de majorations. Loconomics offre des massages et d’autres services à une demande locale. L’adhésion coûte 29,95 dollars mensuels. Les fondateurs testent l’application dans la baie de San Francisco en janvier et février et commenceront à accepter des utilisateurs d’autres villes dès mars 2016.

Ali Alkhatib, un étudiant doctorant de Stanford en sciences informatiques, a travaillé avec les laboratoires Microsoft FUSE pour concevoir une «plateforme d’économie du partage, généralisable et au service des travailleurs» qui permet à ces derniers de posséder, faire fonctionner et contrôler le logiciel. Le projet en est toujours à un stade précoce.

En Allemagne, Fairmondo a été lancé comme un site marchand décentralisé détenu par ses utilisateurs –une coopérative alternative à Amazon et eBay. Avec ses 2000 membres, Fairmondo aspire à devenir une véritable alternative aux géants du e-commerce tout en restant fidèle à ses valeurs. Le site met également en avant un petit nombre d’entreprises de commerce équitable et éthique. En internationalisant leur modèle, ils défendent l’idée d’un site marchand mondial et décentralisé qui serait détenu collectivement par toutes les coopératives locales.

Coopify est une plateforme de travail avec paiement en espèces conçue par des étudiants qui devrait bientôt être mise à la disposition de travailleurs à la demande à faibles revenus. Elle a été créée lors d’un cursus de master en management de l’université Cornell Tech et financée par la Fondation Robinhood [Robin des Bois, NdT]. La main d’œuvre utilisant Coopify sera constituée de New-Yorkais touchant de faibles revenus ou sans emploi et qui n’ont pas la solvabilité ou les documents qui leur permettraient d’officier sur les plateformes en ligne existantes. La plateforme, qui possède son propre système de référencement et un support en plusieurs langues, offrira aussi aux travailleurs une assistance avec les impôts et leur permettra d’être payés en espèces. Le Center For Family Life (CFL) de Sunset Park, à New York, est un service d’assistance sociale qui est en train de tester Coopify. Le CFL incube depuis 2006 des coopératives de travailleurs et y trouve un moyen d’assurer des conditions de travail et des salaires décents à des immigrants en situation de précarité. Le centre soutient neuf coopératives, un réseau de coopératives et un total de 180 travailleurs-exploitants  – principalement des femmes d’Amérique latine. Coopify aidera ces neuf coopératives à mieux rivaliser avec les Handy et autres Amazon Flex.


Les plateformes coopératives municipales


Permettez-moi maintenant de faire un grand saut en avant et de discuter de la propriété publique qui a un problème d’image aux États-Unis. L’économiste politique et fondateur de The Democracy Collaborative Gar Alperovitz précise qu’il existe plus de 2000 services publics d’électricité et coopératives qui fournissent ensemble plus de 25% de l’électricité du pays. Alperovitz s’attarde sur la longue histoire de villes aux quatre coins des États-Unis qui possédaient des hôtels ou des hôpitaux, comme Dallas. Apparemment, contrairement à ce que croit le public, ce modèle a plutôt bien fonctionné.

Janelle Orsi [une juriste spécialiste de l’économie du partage, ndt] a quelques idées précises sur la propriété et l’internet. En regard de ma proposition de cloner les technologies de l’économie du partage et les refonder avec des valeurs démocratiques à l’esprit, Orsi propose un logiciel ou une initiative conçue par la municipalité, similaire à Airbnb, qui pourrait servir de marché en ligne, détenu et contrôlé démocratiquement par les personnes qui louent leur appartement à des touristes. Un projet de ce type est déjà dans les tuyaux à Séoul, en Corée du Sud, et propose de créer une Cities Alliance for Platform Economy [Alliance de villes pour l’économie de plateforme, ndt] afin de coaliser les villes autour de ce concept de plateforme. Nommée Munibnb, cette Alliance pourrait émerger grâce à un partenariat noué avec un grand nombre de villes-cités qui mutualiseraient leurs ressources afin de concevoir une plateforme logicielle pour des locations de courte durée. Ces municipalités pourraient alors contraindre toutes les locations de courte durée réalisées dans leur ville à passer par ce portail. Les commissions pourraient être conservées majoritairement par les hôtes ou être en partie reversées à la mairie, qui aurait alors la possibilité de s’en servir pour l’assistance aux personnes âgées ou l’entretien de la voirie, par exemple. «Pourquoi des millions de dollars issus du tourisme devraient-ils fuiter échapper à nos villes pour aller dans les mains de riches actionnaires privés, surtout s’il n’est pas plus difficile que cela de réaliser ces transactions via quelque chose comme Munibnb?», s’interroge Orsi.

Une autre application proposée par Orsi s’appelle Allbnb. Les profits réalisés par cette plateforme de location seraient reversés en dividendes aux résidents, de la même manière que le Fond permanent de l’Alaska reverse à ses habitants quelques milliers de dollars chaque année, correspondant à un pourcentage des profits dégagés par l’Alaska grâce à la vente de pétrole.

Ces trois applications paraissent finalement réalisables et permettraient aux villes de jouer un rôle non seulement dans la régulation de l’économie à la demande mais aussi de la structurer de manière active.

Les plateformes détenues par les produseurs

J’emploie ici le terme de produser qui n’est pas une coquille mais la contraction d’utilisateur [user, ndt] et de producteur. Les plateformes détenues par les produsers constituent une réponse aux plateformes monopolistiques comme Facebook et Google qui leurrent leurs utilisateurs avec la promesse de «services gratuits», alors qu’elles font commerce de leurs contenus et données.

Et si nous possédions nos propres versions de Facebook, Spotify ou Netflix? Et si les photographes de chez Shutterstock.com détenaient la plateforme où leurs photos sont vendues?

Les sites comme Member’s Media, Stocksy et Resonate font un pas en ce sens. Ils offrent aux produsers l’opportunité de détenir collectivement le site sur lequel ils distribuent leurs œuvres. Les plateformes détenues par les produsers permettent aux artistes de bâtir leur carrière tout en co-détenant les plateformes grâce auxquelles ils vendent leur travail.

Resonate est une coopérative de streaming musical basée à Berlin et détenue par les personnes qui l’utilisent. Avec Resonate, les utilisateurs écoutent une chanson en ligne jusqu’à ce qu’ils la détiennent. La première fois qu’ils la jouent, cela coûte 0,002 centimes, la seconde fois 0,004 centimes, et à la quatrième ou cinquième écoute, ils se connectent à la chanson et finissent par en devenir propriétaire.

Stocksy est une photothèque en coopérative d’artistes. La coopérative est fondée sur l’idée d’un partage des bénéfices et d’une copropriété entre les artistes qui alimentent le site avec leurs photos. Les artistes (...) reçoivent 50% de commission sur les ventes ainsi qu’une part des profits à la fin de l’année. L’objectif de la coopérative est d’assurer des carrières durables à ses membres. En 2014, leurs revenus ont atteint 3,7 millions de dollars et plusieurs millions de dollars de surplus ont été reversés aux artistes depuis son lancement.

Member’s Media est une plateforme média en coopérative consacrée aux producteurs et fans de films de fiction indépendants. Les personnes l’utilisant et produisant pour le site -les produsers- détiennent la majorité des parts de la plateforme aux côtés des fondateurs et investisseurs.


Les plateformes de travail soutenues par des syndicats


On trouve plusieurs exemples, de Denver à Newark, où les chauffeurs de taxi et les syndicats ont commencé à travailler ensemble, à développer des applications et organiser le secteur du VTC. Et si les entreprises sont malignes, elles accepteront les syndicats car des études montrent que les travailleurs syndiqués présentent un meilleur taux de stabilité et une productivité au moins égale. À Newark, dans le New Jersey, Trans Union Car s’est lancé comme un service de VTC non-lucratif avec des chauffeurs appartenant à la United Transportation Alliance du New Jersey et affiliés au CWA local 2019. Les chauffeurs bénéficient des multiples protections du syndicat telles qu’une banque coopérative, une mutuelle de soutien aux immigrés, ainsi que du régime de retraites. L’entreprise prévoit de s’implanter à Atlantic City, Elizabeth (New Jersey) et Hoboken.

Des chauffeurs de taxis avaient, en 2007 déjà, rejoint le CWA local 7777 et avaient réussi à lancer deux ans plus tard, à Denver, la Union taxi -la première coopérative détenue par des chauffeurs. Ils bénéficient également du soutien de l’organisation 1worker1vote.org qui appuie les coopératives syndiquées en les aidant à négocier salaires, plans de prévoyance et stages de formation.  Les dépenses en immobilisations initiales, qui représentent souvent un gros défi pour les coopératives, posent moins de problèmes ici puisque les chauffeurs possèdent déjà leur équipement. Une autre idée séduisante, quoique fictive, est l’idée d’avoir des coopératives de travailleurs se formant dans le ventre de l’économie du partage. Les chauffeurs Uber pourraient utiliser l’infrastructure technique de l’entreprise pour faire marcher leur propre entreprise. Une prise de contrôle hostile de ce type par les travailleurs pourrait résulter d’un procès anti-trust comparable à celui qui a été mené à l’encontre de Microsoft avec le lancement d’Internet Explorer.

La California App-Based Drivers Association (CADA) est une organisation associative non-lucrative qui fédère des chauffeurs en provenance d’Uber, Lyft, Sidecar et d’autres applications. Les chauffeurs de la CADA ne sont pas des employés et ne peuvent en conséquence pas devenir pleinement membres du syndicat. Toutefois, le syndicat californien Teamsters Local 986 peut militer pour des législations respectueuses des travailleurs. Il s’assure que les chauffeurs roulant pour des entreprises comme Lyft et Uber parlent d’une seule voix.


Des coopératives à l’intérieur


Une autre proposition séduisante, quoique fictive, est l’idée d’avoir des coopératives de travailleurs se formant dans le ventre de l’économie du partage. Les chauffeurs Uber pourraient utiliser l’infrastructure technique de l’entreprise pour faire marcher leurs propres entreprises. Une prise de contrôle hostile de ce type pourrait résulter d’un procès anti-trust comparable à celui qui a été mené à l’encontre de Microsoft avec le lancement d’Internet Explorer.


La plateforme en tant que protocole


Peut-être que le travail de demain ne sera finalement pas dicté par des plateformes centralisées, quand bien même seraient-elles administrées par des coopératives. Peut-être des protocoles favoriseront ces interactions de pair-à-pair. En Israël par exemple, La’Zooz est un réseau de covoiturage en pair-à-pair. Là où Members Media voulait que vous les considériez comme un Netflix pour réalisateurs et fans, détenu par des produsers, La’Zooz pourrait s’apparenter au Bittorrent de l’auto-partage. N’importe qui roulant dans une ville peut gagner des jetons dématérialisés en prenant des passagers. À la différence du système décrit précédemment, celui-ci est entièrement en pair-à-pair et il n’y a aucun nœud central, aucun QG.



10 Principes pour le coopérativisme de plateforme



Une discussion sur les valeurs, règles et orientations générales des plateformes coopératives s’adresse, sans doute, à ceux qui sont déjà convaincus. Premièrement, bien entendu, doit naître un désir pour des solutions coopératives. Astra Taylor rappelle la clairvoyance d’Elaine Brown, l’ancienne présidente du Black Panther Party : «on ne s’organise ou ne se mobilise jamais autour de principes abstraits». En même temps, une fois convaincu, les principes et valeurs associées au coopérativisme de plateforme deviennent essentiels.

Juliet Schor a conduit deux cent interviews avec des travailleurs de l’économie du partage. Voici sa proposition: «Assurez-vous que la proposition de valeur est bonne. Ce que vous offrez doit avoir un intérêt économique pour les personnes que vous souhaitez attirer. Cela fait souvent défaut au secteur non-lucratif. Le secteur lucratif le comprend généralement mieux».

Au-delà des remarques de Schor, influencées par les réflexions du syndicat de travailleur allemand ver.di, je propose pour les plateformes coopératives les principes suivants :


1) Propriété: l’un des récits principaux de ce qu’on appelait l’économie du partage concernait le rejet de la propriété. Les Millennials, nous disait-on, ne sont pas intéressés par la possession physique : ils veulent juste avoir accès à des «trucs». Ils ne téléchargent pas leur musique : ils la «streament». Ils n’achètent pas de voiture: ils sont fans de covoiturage. Notre récit, a contrario, est celui d’un Internet soucieux des gens. L’Internet fut conçu comme un réseau scientifique militaire en 1969. Mais de 1990 à 1994, la National Science Foundation planifia le passage du réseau à des entreprises privées qui pourraient dorénavant être propriétaires des câbles et des routeurs. En 1995, l’infrastructure Internet publique NSFNET fut officiellement transférée au secteur privé. Dès lors, Internet nous a beaucoup apporté dans presque chaque domaine mais n’a pas touché à la question de la propriété partagée.

Rien à voir avec les chats mignons sur Reddit, il s’agit-là d’un Internet de la propriété. Des plateformes coopératives détenues collectivement, propriétés des personnes qui y génèrent le plus de valeur, pourraient revigorer ce récit des débuts, tourné vers l’intérêt général. Le coopérativisme de plateforme peut changer la manière dont les gens ordinaires conçoivent leur relation avec Internet.

2) Salaire décent et sécurité de l’emploi: en 2015, des systèmes de crowdsourcing comme le Mechanical Turk d’Amazon paient des travailleurs débutants –qui ont reçu une bonne instruction –entre deux et trois dollars de l’heure, ce qui est une honte dans un pays aussi riche que les États-Unis. Tout comme les travailleurs domestiques qui sont trimbalés d’une maison à l’autre, les travailleurs connectés restent invisibles, ballottés entre des algorithmes. Le syndicat Domestic Workers Alliance est passé à l’offensive. Au sommet du Worker’s Voice [la voix des travailleurs, NdT] à la Maison Blanche, le Good Work Code [Code du Bon Travail, NdT] a été présenté avec une demande simple : «chacun a besoin pour vivre d’un salaire juste et d’avantages sociaux».

3) Transparence et portabilité des données: la transparence ne concerne pas seulement la transparence opérationnelle. La coopérative en ligne Fairmondo, par exemple, insiste sur le fait que l’intégralité du budget de la coopérative soit accessible au public. Mais la transparence réside aussi dans la gestion des données, tout particulièrement les données des clients. Il devrait être transparent de savoir quelles données sont collectées, comment elles le sont, comment elles sont utilisées et à qui elles sont vendues.

4) Estime et reconnaissance: une bonne atmosphère de travail devrait faire partie de cette discussion. Les travailleurs méritent l’estime et la reconnaissance des propriétaires et des utilisateurs. Dans cette perspective, la capacité des travailleurs à communiquer avec ceux-ci est centrale. Lorsque les travailleurs sont payés en retard, ne sont pas indemnisés dans les temps ou virés, il doivent avoir le droit à une explication.

5) Travail co-déterminé: les plateformes de travail devraient impliquer les travailleurs dès le début de la programmation de la plateforme et tout au long de l’usage qu’ils en font. De cette manière, les utilisateurs en apprendraient bien plus sur le flux des tâches des travailleurs. Comme Juliet Schor l’a dit, «commencez par les gens avec lesquels vous voulez finir». Dès le premier jour, impliquez les personnes avec lesquelles vous voulez peupler votre plateforme.

6) Cadre légal protecteur: étant considérées comme atypiques, les plateformes coopératives requièrent une assistance légale. L’aide de chacun est aussi nécessaire lorsqu’il faut défendre les coopératives contre des actions en justice. L’entreprise à actionnariat a triomphé grâce à une prise de contrôle des systèmes politiques, légaux et économiques. Les législations américaines subventionnent les entreprises plutôt que le bien-être des gens. Par exemple, les coopératives pourraient avoir besoin d’une législation locale souple afin de maintenir une certaine égalité des chances –mais les régulateurs fédéraux peuvent essayer de prévenir cela. Les acteurs établis pourraient essayer d’empêcher leurs travailleurs de travailler sur plusieurs plateformes via une coopérative. Les juristes peuvent le contester, ou faire pression sur la loi de l’État pour que ce soit déclaré illégal. Enfin, comme Frank Pasquale l’a fait remarquer, il y a, dans les législations antitrust américaines, l’étrange contradiction portée par la différence faite entre les monopoles et les coopératives. Alors que les monopoles peuvent obtenir un laissez-passer aux États-Unis s’ils se sont constitués «naturellement» (peu importe ce que cela peut bien signifier), une fédération de coopératives qui tente de défier une entreprise établie peut être poursuivie sur le fondement des lois antitrust si elle s’essaie à fixer des prix ou même des normes de conduite. Alors que les États-Unis ont tendance à accepter les monopoles s’ils respectent vaguement les règles, ce n’est généralement plus acceptable lorsqu’il s’agit de cartels. Les pouvoirs du gouvernement favorisent le système de l’entreprise privée et la marginalisation des classes moyennes.

7) Protections et allocations transférables: tant les travailleurs de l’économie de l’intermittence que ceux de l’économie traditionnelle devraient pouvoir conserver leurs protections et allocations lorsqu’ils changent d’emploi. Les protections sociales ne devraient pas êtres rattachées à un lieu de travail en particulier. Le gouvernement français teste cette idée et aux États-Unis, Steven Hill, un auteur de San Francisco, est une des personnes à avoir fait cette proposition dans son dernier livre Raw Deal : How the ‘Uber Economy’ and Runaway Capitalism Are Screwing American Workers [Jeu de dupes: comment l’économie ubérisée et le capitalisme mondialisé ruinent les travailleurs américains, NdT]. Chaque travailleur devrait disposer d’un compte de sécurité social individuel sur lequel chaque entreprise embauchant le travailleur verserait une petite «indemnité filet de sécurité» au prorata du nombre d’heures effectuées par le travailleur dans cette entreprise. Ces fonds seraient utilisés pour payer la protection de chaque travailleur et transférés dans les infrastructures déjà existantes telles que la Sécurité Sociale, Medicare, les indemnités chômage et accidents du travail, et la santé via l’Obamacare. Ce plan fournirait en outre un minimum de cinq jours de congés maladie et cinq jours de congés payés pour chaque travailleur.

Un effet important de cette proposition est de mettre presque tous les travailleurs sur un pied d’égalité et donc de réduire grandement l’intérêt pour les employeurs de recourir à des travailleurs occasionnels afin d’éviter de payer les charges sociales. Ces changements peuvent être mis en œuvre au niveau local ou étatique, les Américains n’ont pas à attendre qu’un Congrès dysfonctionnel se mette en mouvement. Beaucoup dépendra des astérisques et notes de bas de page d’un tel programme qui pourrait facilement devenir une écran de fumée pour plus de dérégulation.

8) Protection contre l’arbitraire: Uber est connu pour ses pratiques en termes d’encadrement et de licenciement. Sans aucun avertissement, les chauffeurs peuvent être laissés sur le carreau sans revenu. Les motifs du licenciement des chauffeurs sont souvent obscurs puisque l’entreprise refuse de répondre aux requêtes de ceux qui demandent des comptes, un problème que rencontrent aussi les travailleurs d’autres plateformes. Sur Lyft, les chauffeurs qui n’ont pas cinq étoiles sont virés de la plateforme. Les consommateurs prennent des pouvoirs managériaux sur la vie des travailleurs, ce qui implique d’énormes responsabilités.

Et comme si cela ne suffisait pas, le système de réputation d’Uber punit aussi les chauffeurs parce qu’un passager aux doigts grassouillets a appuyé sur le mauvais bouton lorsqu’il fallait évaluer un chauffeur, mettant ainsi sa subsistance en péril.

Le système de réputation des travailleurs d’Uber est hébergé en cloud sur les serveurs privés et centralisés de l’entreprise. Tout comme avec d’autres acteurs de l’économie du partage, ce système ne permet pas aux travailleurs de capitaliser sur leur réputation. Lorsqu’ils migrent vers une autre plateforme, ils recommencent donc à zéro. En conséquence, il est essentiel que les travailleurs instaurent leur propre système décentralisé de réputation et d’identification. Des projets comme Traity et Crypto Swartz vont dans cette direction.

9) Rejet d’une surveillance professionnelle excessive: une surveillance au travail excessive comme celle des livrets des travailleur d’oDesk (devenu Upwork) ou des examens incessants sur TaskRabbit doivent être bannis.

Où est la dignité du travail dans de tels systèmes? Aimeriez-vous vous lever chaque matin dans le seul but d’entrer en compétition pour le travail que vous devez faire ce jour-là? Aimeriez-vous être évalué toutes les quatre heures par des gens que vous ne connaissez absolument pas? De telles pratiques de surveillance ne laissent pas grande dignité aux travailleurs.

10) Droit à la déconnexion: Les travailleurs ont aussi besoin d’un droit à la déconnexion. Un travail connecté décent nécessite des frontières claires, et les plateformes coopératives doivent laisser du temps pour la détente, la formation tout au long de la vie et l’action bénévole et politique.


Il est important d’articuler une telle vision, guidée par des principes ambitieux de ce genre. S’approcher de cette vision –qui doit encore se structurer– demandera beaucoup de temps. Mais notre incapacité à imaginer une vie différente représenterait le triomphe ultime du capital.

Personne ne sera surpris si je dis que le coopérativisme de plateforme doit faire face à d’immenses défis, de l’auto-organisation et du management des travailleurs à la technologie, en passant par l’expérience utilisateur, l’éducation, l’échelle des salaires, un financement durable, la capacité à changer d’échelle, la compétition avec de grosses multinationales et la sensibilisation du public. Réfléchir à ces obstacles compte beaucoup. La naïveté et l’agitation enthousiaste ne suffisent pas. Jodi Dean [professeur de science politique, ndlr] marque un point lorsqu’elle assène que «Goldman Sachs se fiche bien que vous éleviez des poulets». En revanche, les chefs d’entreprise ne manqueront pas de s’y intéresser s’ils ont vent de l’essor des coopératives de poulets portées par des sites marchands à travers toute l’Amérique du Nord. Pour faire du «bon» travail connecté une réalité, des personnes partageant les mêmes idées devront s’organiser, lutter pour l’obtention de droits et se mobiliser en faveur d’une propriété démocratique.

Un autre défi est la mobilisation des travailleurs: les travailleurs indépendants ne rencontrent pas leurs collègues à la pause déjeuner, pas plus qu’ils ne traînent dans les locaux syndicaux. Ils sont au contraire la plupart du temps isolés les uns des autres. «Si ces gens doivent gagner du pouvoir décisionnel et sur la propriété, le renforcement de leur réseau social doit faire partie du projet», ainsi que l’a souligné l’économiste Paola Tubaro en réponse à l’idée du coopérativisme de plateforme. Il y a eu quelques tentatives de création de nouvelles formes de solidarité entre travailleurs, comme par exemple l’extension de navigateur Turkopticon, un système de réputation utilisé par les travailleurs sur la plateforme Mechanical Turk d'Amazon. Il y a également Dynamo, un outil de pétition pour la communauté de «Turkers». Tout ceci n’a néanmoins que peu à voir avec l’organisation salariale traditionnelle (...). La difficulté demeure de savoir comment faire pour, avant tout chose, coordonner des travailleurs dispersés?


Trebor Scholz est professeur à la New School for Social Research de New York et l’un des premiers à s’être intéressé au phénomène du digital labor. Il est également l’auteur de Uberworked and Underpaid: How Workers Are Disrupting the Digital Economy(Cambridge, Polity Press, 2016).

[Illustration : Adrià Fruitós]

A lire également :


EPISODE 1: Défier le business de l’économie du partage

EPISODE 2 : Une alternative radicale au capitalisme?


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