Pour survivre, l'homo numericus va devoir adapter son système démocratique. Entretien avec un paléoanthropologue qui voit loin

Pour survivre, l'homo numericus va devoir adapter son système démocratique. Entretien avec un paléoanthropologue qui voit loin

Alors que l'ère de l'homo numericus s'impose, l'anxiété croît chez les peuples et les politiques qui conservent des repères devenus obsolètes. Après la démocratie représentative et universelle, le paléoanthropologue Pascal Picq en appelle à une démocratie numérique pour changer de civilisation.

Socialter: Le numérique et les pratiques qui en découlent impactent-ils fondamentalement l’homme en tant qu’espèce? En somme, l’expression «homo numericus» a-t-elle un sens?

Pascal Picq: D’un point de vue anthropologique, nous sommes dans ce que j’appelle la «troisième coévolution». La première coévolution, toujours à l’œuvre, est notre façon d’évoluer avec tous les organismes vivants autour de nous. La deuxième coévolution, depuis l’homo erectus, fait interagir notre biologie au sens large avec nos inventions techniques et leurs usages, ce qui change nos gènes, modifie extrêmement rapidement notre physiologie et notre rapport à la société. Et à présent, il y a une troisième coévolution: le numérique. Il bouscule notre société, mais il est aussi en train d’entrer dans notre corps.


A-t-on le recul pour savoir ce qui nous attend?

On constate des changements dans la manière de communiquer, dans la manière dont évolue le travail, l’emploi, les activités, la dématérialisation de la société. Nous avions, avec Francis Bacon, Descartes et la philosophie moderne, une certaine idée du progrès social, avec de grandes idées à droite comme à gauche par-delà les conservatismes. Les grandes idéologies nous donnaient au moins l’illusion d’une société et de modes d’action qui se dirigeaient vers une finalité. Là, nous voyons que tout change, mais nous ignorons s’il s’agit d’un progrès ou non. Cela se passe à l’échelle mondiale sous l’effet de nouveaux acteurs que sont les GAFAT (Google, Amazon, Facebook, Apple et Twitter), les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla et Uber) et ceux dont on ne parle pas, les BAT (Baidu, Alibaba et Tencent). Toute l’économie dite classique est en train d’être bousculée par des externalités dont elle est la cause. Par exemple, le modèle des voitures polluantes est remis en cause par celui des voitures électriques, avec des acteurs comme Tesla, qui ne gagne pas d’argent sur la vente de ses véhicules, mais en gagne sur la taxe carbone.


Est-ce que vous souscrivez à l’expression de troisième révolution industrielle pour décrire cette transition?

Troisième révolution industrielle, quatrième, cinquième cycle de Schumpeter-Kondratiev, troisième coévolution… peu importe le terme, nous sommes en plein dedans. Regardez le monde tel qu’il est. Dans deux ans, tout le monde l’aura oublié. Sauf qu’il y a des chances qu’il y ait de la casse. Comme le dit Schumpeter: «destruction créatrice». Là nous sommes entrés dans la phase de destruction. Vous avez des changements dans les modes de communication, de nouvelles énergies, de nouvelles matières, de nouveaux cycles économiques, des changements dans les gouvernances, dans la représentation du monde, dans les relations à la nature, dans le statut des femmes, la mode, l’art… D’un point de vue anthropologique, lorsque tout cela se combine, vous changez de civilisation.



Ce basculement sera-t-il couplé à une «fin du travail»?

En réalité, on n’a jamais autant travaillé! Dans le TGV, chez moi, en vous attendant, quand je suis en vacances, je bosse, je vérifie mes mails. Et d’un autre côté, vous avez des gens qui n’ont pas de boulot. Il y a une bipolarisation sur le travail, et une dissociation entre travail, emploi et rémunération. Dans la logique des Trente Glorieuses, n’était rémunéré que le travail salarié. Aujourd’hui, il y a énormément de travail, et le répartir ne change rien, car les formes de travail ont évolué. Pourquoi ne décide-t-on pas que les femmes et les hommes à la maison qui s’occupent de leurs enfants soient rémunérés? Que l’action sociale soit rémunérée? Ce n’est pas le travail qui disparaît, c’est la partie rémunérée du travail. Ce n’est pas la crise du travail, c’est la crise du salariat. Et tout ce qui relève du don, ou de l’économie circulaire par exemple, ne rentre pas dans les critères du PIB alors que ce sont des formes d’économie tout à fait honorables et rentables. On essaie de comprendre les changements actuels à l’aune de critères d’une société qui disparaît sans connaître la société qui vient. C’est tout notre projet de société qui est à redéfinir à partir de cela.


Quelles conditions sont nécessaires pour que l’on survive à cette transition?

La question est de savoir quelle partie de l’humanité va y survivre. Prenons les travaux d’Erik Brynjolfsson et d’Andrew McAfee, qui ont écrit Le Deuxième âge des machines. Ils ont regardé quatre courbes: celle de l’augmentation du revenu des ménages, celle de la création d’emploi, celle de l’augmentation de la richesse et celle de la productivité. Ces quatre courbes sont complètement confondues jusqu’au début des années 1980, puis elles se sont dissociées avec l’arrivée de la micro-informatique. Les revenus des ménages sont sur une base de 100, la création d’emploi est sur une base de 180, la richesse sur une base de 330 et la productivité sur une base de 400. Notre système social est basé, lui, sur la redistribution des cotisations sociales, avec peu de taxes sur les dividendes, sur les transactions financières, et encore moins sur la productivité. Un système social pour lequel la courbe la plus basse est celle sur laquelle se base la redistribution est un système qui ne peut plus tenir. Il va falloir créer de nouvelles formes de redistribution se basant sur la richesse et la productivité, et qui ne tuent pas l’innovation. Ce système social est à inventer. Mais aucun parti politique n’avance de proposition par rapport à ça.


C’est cela qui explique la défiance croissante des hommes envers le politique et la démocratie, comme en témoignent les élections américaines?

C’est ça la crise du politique : ce n’est pas qu’ils soient mauvais –la plupart des hommes et femmes politiques sont des gens honnêtes qui travaillent comme des fous– mais ils sont sur des logiciels qui sont complètement dépassés. La démocratie évolue à chaque changement de ce genre : avec la première révolution industrielle, nous avons la démocratie représentative, avec la seconde révolution industrielle, ce sont les démocraties universelles, alors quelle sera la forme des démocraties demain?


Autoritaire?

J’espère que non. J’ai entendu ce terme, récemment, de «démocratures» [contraction de «démocratie» et «dictature», ndlr]. Ce qui m’inquiète beaucoup aujourd’hui, c’est que jusqu’ici, chaque grande avancée sur l’idée de progrès était liée à l’espoir dans les sciences et les techniques. Aujourd’hui, il y a une défiance envers les sciences, envers les techniques, et j’essaie de faire comprendre aux gens qu’utiliser une application déclenche une chaîne de conséquences qui touchent à l’emploi, à la productivité, à la redistribution sociale et aux transferts de bénéfices.


Vers quelle conception du progrès doit-on se diriger, puisque celle issue des Lumières est morte?

La démocratie se maintient dans les pays occidentaux, mais on voit bien comment les démocratures extrêmement coercitives arrivent à contrôler les citoyens et leurs opinions. Ici aussi se posent de vraies questions de liberté individuelle. C’est le vrai enjeu du Léviathan: jusqu’où notre confort personnel peut s’accommoder d’une perte de liberté? Cette question, qui n’est pas récente, se pose à nouveau. Il nous faut relire La Boétie et redéfinir ces espaces de liberté sans que nous soyons dans une servitude volontaire induite par le Big Data. Dériver de Big Data à Big Brother, c’est extrêmement facile. Cette démocratie numérique est à inventer. Le progrès, ce sera la capacité à exercer une véritable action citoyenne et démocratique sur les réseaux.


Quel regard peut poser un paléoanthropologue sur l’idée de post ou de transhumanisme?

Il y a un postulat du transhumanisme qui dit que l’homme est arrivé au terme de son évolution. En réalité, on n’en sait strictement rien. Personne n’aurait pu imaginer que lorsque notre cerveau s’est mis en place il y a 300 000 ans, on aurait la théorie de la relativité, et pourtant, c’est le même cerveau. C’est cette formidable plasticité qui est extraordinaire. Ma génération n’imaginait pas qu’on arriverait à une telle forme intellectuelle, émotionnelle et physique passé 60 ans. Sans négliger ce que pourraient apporter les NBIC à la médecine de demain, le vrai danger du transhumanisme, c’est que si l’on se convainc que l’homme est parvenu au terme de son évolution et qu’il faut l’augmenter par des artefacts, voire transférer son intelligence dans une structure en silicone, nous assistons là à la fin de l’humanité.





Mini bio

Pascal Picq est paléoanthropologue et maître de conférences au Collège de France. À 62 ans, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la préhistoire et l’évolution qui questionnent notre conception de l’humain. Parmi ceux-ci: L’homme est-il un grand singe politique? ou Le Retour de Madame Neandertal. Comment être sapiens? aux éditions Odile Jacob.

 

Interview initialement parue dans le magazine hors-série Idée Collaborative 2016, publié en décembre 2016, en partenariat avec la Maif. 

Photos ©Augustin Le Gall


 

 

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