Episode 1: Cloner Uber en inventant des

Episode 1: Cloner Uber en inventant des "plateformes coopératives"

Socialter, en partenariat avec les éditions FYP, traduit ici l'ouvrage de Trebor Scholz «Plateform Cooperativism» publié en anglais début 2016. L'auteur développe une stratégie de lutte contre les nouvelles formes d'exploitation des travailleurs à l'ère numérique et propose de cloner Uber en inventant des plateformes coopératives. Le texte qui suit constitue le premier épisode sur les quatre prévus.

Bio: Trebor Scholz est professeur à la New School fo Social Research de New York depuis 2009 et l’un des premiers à s’être attelé à analyser le phénomène du Digital Labor. Il est également l’auteur de «Uberworked and Underpaid: How Workers Are Disrupting the Digital Economy».

[Illustration: Adrià Fruitós]


Episode 1 : Défier le business de l’économie du partage

Parmi tous les problèmes que rencontre le travail au XXIème siècle– l’expansion du secteur des services à bas salaire, les inégalités économiques, l’effritement des droits des travailleurs– le principal souci reste de n’avoir réellement que très peu d’alternatives réalistes. Il manque au débat sur l’avenir du travail une approche qui offre aux gens quelque chose dont ils puissent pleinement s’emparer. C’est l’objectif de cette étude.

Dans un premier temps, je vais examiner les opportunités, écueils et conséquences de l’économie du partage. J’y développerai le cas d’Amazon qui s’est bel et bien engouffré dans «l’économie du partage». Dans un second temps, je décrirai la montée en puissance du coopérativisme de plateforme et présenterai des exemples de coopératives, certains existant réellement et d’autres imaginés. Ce que j’appelle «coopérativisme de plateforme» désigne des modèles de propriété qui soient à la fois démocratiques et numériques. Enfin, j’esquisserai dix principes pour rendre le travail sur les plateformes plus équitable. Je terminerai par des réflexions sur la marche à suivre pour ce mouvement en gestation.

Les dessous de l’économie du partage

On l’a nommée l’économie des petits boulots [gig economy, ndt], l’économie des pairs [peer economy, ndt], l’économie du partage [Sharing economy, ndt]. Il a fallu du temps avant d’admettre que cette économie du partage n’était rien d’autre qu’une économie du service à la demande qui commençait à monétiser des services relevant jusque-là de la vie privée. Il est vrai qu’on y trouve des opportunités indéniables pour tout étudiant, travailleur éduqué temporairement au chômage, et pour toute personne possédant une résidence secondaire. Il est dorénavant plus aisé pour un étudiant de décrocher un contrat pour assembler des meubles ou rénover une maison. Les consommateurs, ayant développé un goût prononcé pour les prix cassés et par dessus tout du confort à la Uber, ouvrent les bras à ces arrivistes. Mais devrions-nous croire que l’économie du partage est un panneau de signalisation pointant vers un futur où le travail sera meilleur et plus flexible? Qu’est-ce que cette économie nous a réellement apporté?

Bienvenu dans les villages Potemkine de «l’économie du partage» où vous pouvez enfin vendre les fruits de votre jardin à vos voisins, faire du covoiturage, louer une maison perchée dans les arbres de la forêt de Redwood ou aller sur Kinkbnb [l’Airbnb du sexe, ndt]. Sachez pourtant que votre doux confort est synonyme de bas revenus et de précarité pour de nombreux travailleurs. Certes, de votre côté, vous pouvez écouter vos morceaux préférés sur votre propre compte Spotify, bien installé à l’arrière d’une voiture Uber. Vous êtes promu manager intermédiaire, en droit de virer votre chauffeur. Les entreprises ont même trouvé un moyen d’extraire de la valeur financière de vos interactions avec les objets du quotidien, recrutant ceux-ci en tant qu’informateurs pour le capitalisme de surveillance. Des entreprises «trop cool» comme Handy, Postmates et Uber célèbrent leur moment Andy Warhol, leurs 15 milliards de dollars de gloire. Ils se délectent d’avoir lancé leur plateforme monopolistique sans aucune infrastructure physique. De la même manière qu’AOL et AT&T n’ont pas construit internet, les entreprises de l’économie à la demande n’ont pas non plus bâti leur empire. Elles se servent de votre voiture, votre appartement, votre travail, vos émotions et, plus important, votre temps. Ce sont des entreprises de logistique, qui demandent aux participants de payer l’intermédiaire. Nous sommes transformés en actifs ; c’est la financiarisation de notre quotidien façon 3.0.

 

Dans What’s Yours What’s Mine, le chercheur canadien Tom Slee le résume ainsi:

«Beaucoup de personnes bien intentionnées souffrent d’une foi mal placée dans les capacités intrinsèques de l’Internet à promouvoir des communautés égalitaires et de la confiance, et ont ainsi aidé et encouragé à leur insu cette accumulation de fortune privée, et l’édification de formes de travail nouvelles et abusives.»

Lors de la conférence «Plateform Cooperativism», John Duda de Democracy Collaborative déclara que:

«La propriété des institutions desquelles nous dépendons pour vivre, manger ou travailler est de plus en plus concentrée. Si nous ne démocratisons pas notre économie, nous n’aurons pas le genre de société que nous souhaitons avoir, ou que nous affirmons avoir, nous ne serons tout simplement pas une démocratie. L’Internet n’aide certainement pas ! Il est nourri de pensée court-termiste, sert les bénéfices des sociétés; il est dirigé par du capital-risque et participe de la concentration de richesses dans les mains d’un nombre toujours plus réduit. Partout où l’économie des nouvelles technologies s’installe les loyers deviennent totalement inabordables. Nous devons renverser cette tendance.»

 

Une escroquerie de masse

Les activités qui ne peuvent être délocalisées– le promeneur de chiens et la femme de ménage– sont en passe d’être intégrées à ce que Sasha Lobo et Martin Kenney appellent le «capitalisme de plateforme». Les baby-boomers cèdent des secteurs entiers de l’économie, comme le transport ou la nourriture, à des millennials se bousculant farouchement pour contrôler l’offre, la demande et le profit, en ajoutant une épaisse couche de business sur les interactions des utilisateurs d’applications. Ils étendent le marché dérégulé dans des espaces de nos vies jusque-là préservés. «L’économie du partage» est présentée comme le signe avant-coureur d’une société post-travail– la voie vers un capitalisme vert où Google battra la mort elle-même et où vous n’avez à vous soucier de rien. Avec le slogan «ce qui est à moi est à vous», le cheval de Troie de l’économie du partage nous débarrasse des formes jurassiques du travail tout en déchaînant un rouleau compresseur antisyndical qui écrase tout particulièrement les travailleur vieillissants. L’auteur allemand Byung-Chul Han désigne le moment actuel comme la «société de la fatigue». Nous vivons, écrit-il, dans une société centrée sur les réalisations personnelles qui se dit libre, déterminée par l’appel du «yes we can»[«oui nous pouvons le faire», ndt]. Cela génère au départ un sentiment de liberté, qui est rapidement rattrapé par l’anxiété, l’exploitation de soi-même et la dépression.

Il est important de préciser que nous ne pouvons avoir cette discussion sans reconnaître au préalable que «l’économie du partage» n’est pas un morceau isolé et emballé dans le «cyber espace». Ce n’est rien d’autre qu’un nouveau reflet du capitalisme et le grand Atlas des pratiques du digital labor. En conséquence, nous ne pouvons discourir à propos des plateformes de «travail» sans reconnaître tout d’abord qu’elles reposent sur des vies humaines exploitées à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement mondialisée, en commençant par le hardware [le matériel informatique, ndt] sans lequel cette économie «dans les nuages» sombrerait au fond des océans. Tous nos appareils Apple adorés ne peuvent être appréhendés correctement que si l’on a à l’esprit les conditions de travail, qu’Andrew Ross appelle d’ailleurs «les usines du suicide de Foxconn» à Shenzhen (en Chine). Ou prenez encore les terres rares en République Démocratique du Congo; il est essentiel de suivre la chaîne d’approvisionnement qui facilite tous ces lifestyle numériques en apparence propres et glamour. Il y a une foule de corps sans nom cachés derrière l’écran, soumis à la surveillance au travail, une escroquerie de masse, un vol sur les salaires et des logiciels propriétaires. Comme le militant des logiciels libres Micky Metts nous en a averti: «Lorsque l’on construit des plateformes, on ne peut bâtir la liberté sur l’esclavage des autres».

Lorsqu’ils répondent à une critique politique de l’économie à la demande, certains intellectuels avancent que les terribles effets du capitalisme sauvage sont déjà bien connus, qu’il ne sert à rien de sortir à nouveau tout le laïus. Mais peut-être, comme l’a affirmé McKenzie Wark «ce n’est pas le capitalisme, c’est quelque chose de pire». Il a suggéré que «le mode de production vers lequel nous semblons nous diriger ne relève pas du capitalisme tel que classiquement défini». Ce n’est pas une simple continuation du capitalisme pré-numérique tel que nous le connaissons et nous voyons quelques distinctions notables– un nouveau niveau d’exploitation et de concentration des richesses pour lequel j’ai choisi le terme escroquerie de masse (crowd fleecing). Cette escroquerie de masse est une nouvelle forme d’exploitation, mise en place par quatre ou cinq des nouveaux venus, afin de puiser en temps réel dans une réserve mondiale de millions de travailleurs.

La situation actuelle doit être examinée sous l’angle des formes intensifiées d’exploitation en ligne et des modèles antérieurs de travail non-payé et invisible– rappelez-vous la campagne «Wages for Housework» [des salaires pour le ménage, ndt] de Silva Frederici, Selma James et Mariarosa Dalla Costa’s ainsi que, dans les années 80, la théoricienne culturelle Donna Harraway qui décrivait la façon dont les technologies de communication émergentes permettaient au «travail domestique» d’être dispersé dans la société.
 

De quoi l’économie du partage est-elle le nom ?

Dans vingt ou trente ans, lorsque peut-être nous ferons face à la fin des professions et que toujours d’emplois auront été «ubérisés», il est bien possible que l’on se réveille et se demande pourquoi n’avons-nous pas protesté avec plus de vigueur contre ces changements. Malgré le délicieux confort «comme à la maison» de l’économie du partage, nous pourrions n’avoir plus que les restes à nous partager et non l’économie. Nous pourrions regretter de ne pas avoir cherché d’alternatives plus tôt. Nous ne pouvons changer ce que nous ne comprenons pas, cela ne surprendra personne. Alors je pose la question: de quoi «l’économie du partage» est-elle le nom?

L’économie du partage désigne une poussée énorme et mondiale en faveur de «bâtisseurs d’intermédiations numériques» qui se glissent entre ceux qui offrent un service et ceux qui le recherchent, imbriquant ainsi des processus d’extraction au sein des relations sociales. L’économie à la demande prouve que le digital labor n’est pas un phénomène de niche. UpWork (anciennement ODesk et Elance) revendique 10 millions de travailleurs; Crowdwork, 8 millions; CrowdFlower, 5 millions. En 2015, 160 000 chauffeurs étaient sur les routes avec Uber si l’on en croit les chiffres communiqués. Lyft fait état de 50 000 chauffeurs. TaskRabbit compte 30 000 travailleurs selon ses propres dires.

En Allemagne, des syndicats comme Ver.di concentrent leurs efforts sur la défense des droits des employés. Aux Etats-Unis, j’ai peu d’espoir pour un retour aux 40 heures de travail hebdomadaire concernant ceux du secteur du travail occasionnel. La question devient alors de savoir comment améliorer la situation pour le tiers de la force de travail qui n’est pas employée de manière traditionnelle. Les business models extractifs des plateformes actuelles font ressembler les anciens modèles commerciaux d’internet à des expérimentations socialistes. Douglas Rushkoff, auteur de Throwing Rocks at the Google Bus (Portfolio/Penguin Random House, 2016), souligne qu’«au lieu de créer des entreprises réellement redistributives, nous ne faisons qu’injecter des stéroïdes dans l’économie industrielle, générant une division des richesses plus radicale et des formes d’exploitation plus extrêmes. Nous concevons toutes ces nouvelles technologies comme le bitcoin ou la blockchain sans nous demander pourquoi nous les programmons.» Les bénéfices du capitalisme de plateforme pour les consommateurs, les patrons et les actionnaires sont évidents, mais la valeur ajoutée pour les travailleurs vulnérables et les avantages à long terme pour les consommateurs sont, dans le meilleur des cas, incertains.

 

Nouvelles servitudes, nouvel ordre

Nous parlons d’un basculement de l’employé, avec sa fiche de paie et ses 40 heures par semaine, vers un travailleur occasionnel, autoentrepreneur ou indépendant. Au cours de ce processus, les travailleurs perdent leur salaire minimum, les heures supplémentaires et les protections contre les discriminations à l’embauche fournies par le droit du travail. Les employeurs n’ont pas à contribuer à l’assurance-maladie, à l’assurance-chômage, à l’indemnisation pour les accidents du travail ou aux charges sociales de leurs travailleurs. «Là où l’emploi traditionnel s’apparentait à un mariage, écrit l’intellectuel Frank Pasquale avec deux parties engagées dans un projet mutuel à long terme, la main-d’œuvre connectée n’est plus qu’une série de coups d’un soir.» Certains mythes savamment entretenus suggèrent que travailler en tant qu’employé signifie devoir renoncer à toute flexibilité, tandis que travailler en tant qu’indépendant signifie accéder à un job par nature flexible. Cette «flexibilité naturelle» des indépendants à bas salaire devrait pourtant être remise en question car les travailleurs ne vivent pas en vase clos : ils doivent adapter leur emploi du temps à leurs patrons virtuels. Sous couvert de rhétorique entrepreneuriale, de flexibilité, d’autonomie et de choix, le poids des risques les plus importants de la vie– comme le chômage, la maladie et le vieillissement– a été reporté sur le dos des travailleurs. Les patrons de plateformes appellent les travailleurs Rabbits, Turcs et fournisseurs! Je me demande si Leah Busque, PDG de TaskRabbit, se sentirait insultée si vous l’appeliez une «lapine». [...]

Qui voudra offrir des protections équivalentes au salariat pour tous les auto-entrepreneurs, intérimaires et entrepreneurs indépendants? Le sénateur de la Virginie Mark Warner ainsi que l’économiste de Princeton Alan Krueger, parmi d’autres, ont suggéré une troisième catégorie pour le travailleur qui n’est ni un entrepreneur, ni un employé: le travailleur indépendant. Cette catégorie recevrait de nombreuses protections prévues par le salariat.

Une autre réponse possible à la perte du pouvoir de négociation du côté des travailleurs de l’économie à la demande vient du programmeur et écrivain Steve Randy Waldman qui a suggéré qu’une classification des indépendants devrait être indissociablement liée à une possibilité de «foyers multiples» [«multi-home», ndt], de travailler sur plusieurs plateformes, afin d’éviter le piège d’une plateforme unique et dominante comme Uber. Waldman conçoit cette multiplicité de foyers comme un pouvoir de négociation permettant de réduire la puissance des monopoles.

 

L’économie du partage n’est qu’un Reaganisme par d’autres moyens

En prenant un peu de recul, je pense qu’il y a un lien entre les effets de «l’économie du partage» et les vagues d’austérité qui ont suivi le crash financier de 2008. Les milliardaires de la Tech ont sauté sur l’occasion, profitant de tous ceux qui recherchaient désespérément du travail, avec pour conséquence non seulement d’augmenter les inégalités mais de restructurer l’économie de manière à rendre cette nouvelle façon de travailler sans aucune protection vivable, survivable, ou, comme ils aiment à dire, «soutenable».

«L’économie du partage» est dans la lignée de Raegan et Thatcher qui, dans les années 80 ont non seulement brisé les grèves des mineurs et des contrôleurs de trafic aérien, mais ont aussi affaibli la confiance dans la capacité des syndicats à prendre soin de leurs travailleurs, amoindri la croyance dans la possibilité de la solidarité, et créé un cadre au sein duquel la restructuration du travail, le démantèlement de protections sociales et le découplage entre la productivité et le salaire sont devenus plus vraisemblables.

Le besoin de qualifications continue à croître et l’anxiété, la peur du chômage et la pauvreté sont devenus des préoccupations centrales dans la vie de nombreux jeunes aujourd’hui. Tout ceci nous a conduit dans un société où, pour les millenials, la fin du monde semble plus probable que la fin du capitalisme, et où leur plan de carrière prend l’apparence de voitures autonomes fonçant vers l’Armageddon.

Nous sommes dans On the Waterfront on Speed d’Elia Kazan: des travailleurs journaliers connectés ne se lèvent chaque matin que pour mettre aux enchères leur propre boulot. Selon l’économiste Juliet Schor, l’économie du partage fournit un accès croissant à des jobs peu qualifiés pour une classe moyenne éduquée qui peut dorénavant conduire des taxis et assembler des meubles dans la maison des particuliers, remplaçant par là même les travailleurs à faible revenu de ces professions.

Dans la main d’œuvre américaine, un travailleur sur trois est dorénavant un entrepreneur indépendant, journalier, intérimaire ou autoentrepreneur. La question n’a pas encore été tranchée de savoir s’ils préféreraient revenir à un monde avec un salaire régulier, une semaine de 40 heures et quelques protections sociales.
 

Des profits pour le 1%

Le logiciel qui propulse l’économie du partage est emballé dans un design d’interface addictif. A l’écran, la minuscule icône d’un taxi approchant votre position est aussi séduisante et dangereuse que les Sirènes qui charmèrent l’Odysseus [it’s design for scale]. Côté business, les entrepreneurs et les ingénieurs informatique ont créé de nouveaux marchés. Mais est-ce de l’innovation ou y a-t-il anguille sous roche ? L’innovation doit-elle n’être qu’une affaire de profits pour quelques-uns, laissant dans leur sillage une main d’œuvre largement dépourvue des protections sociales minimales? L’innovation est-elle destinée à extraire de la valeur et de la croissance ou bien à faire circuler cette valeur entre les individus?

De la même manière, l’efficacité n’est pas une vertu lorsqu’elle est principalement bâtie sur l’extraction de la valeur au profit des actionnaires et des patrons. On comprend dès lors qu’en soutirant de la richesse aux gens, les entreprises de travail connectées comme Amazon, CrowdSpring et TaskRabbit ne sont ni efficaces ni innovantes. Le capitalisme de plateforme a été jusqu’ici totalement incapable de répondre aux besoins de l’intérêt général. Ce qui au départ apparut innovant n’a finalement fait qu’accroître les inégalités.

Grâce à l’arrivée de nouvelles professions dans l’économie du travail occasionnel, des entreprises comme Inuit ont commencé à fleurir en proposant des logiciels aidant les indépendants à déclarer leurs impôts.
 

La stratégie de l’illégalité

Aux États-Unis, l’illégalité n’est pas une anomalie, mais une stratégie de «l’économie du partage». Le gouvernement fédéral n’intervient pas, du moins pas pour le moment, laissant le soin aux municipalités de réglementer. Leur modus operandi suit un schéma récurrent. Premièrement, des entreprises comme Uber violent différentes lois —comme les lois contre la discrimination à l’embauche, par exemple– pour faire ensuite valoir une demande croissante de consommateurs accros et demander des modifications du cadre légal. Airbnb a dépensé plus de 8 millions de dollars en lobbying à San Francisco lorsque les habitants ont voté en faveur d’une régulation des opérations de la plateforme. Uber dépense même davantage en lobbying que Walmart. Il n’est pas anodin de voir qu’Uber et Airbnb ont toutes deux employé leur application comme plateforme politique, qui peut être mobilisée pour inciter leurs clients à s’opposer à tout effort de régulation à leur encontre. Et même dans le cas improbable où elles se feraient prendre, tout ce à quoi s’exposent ces entreprises est de s’acquitter de ce qu’elles doivent aux travailleurs.

Lorsque l’on sait que les chauffeurs Uber à Los Angeles touchent moins que le salaire minimum, que les travailleurs sur CrowdFlower et Mechanical Turk ne gagnent pas plus de deux ou trois dollars de l’heure, que les start-up contournent la définition de l’emploi en restructurant le travail de manière à ce que les gens œuvrant pour elles entrent dans la catégorie des entrepreneurs indépendants plutôt que dans celle des employés, que le statut d’entrepreneur indépendant ne comporte pas les protections offertes aux travailleurs par le Fair Labor Standards Act (1), qu’Uber, Lyft et Airbnb continuent de mener leurs affaires dans des villes qui ont pourtant interdit leurs activités... alors on comprend pourquoi le gouvernement et/ou les municipalités doivent agir contre cette «annulation de la loi fédérale». En 2015, une étude de Princeton a montré que les chauffeurs Uber dans 20 villes touchent environ 17,50 dollars de l’heure desquels, selon ces chauffeurs, ne reste que 10 à 13 dollars de l’heure une fois soustrait le coût de l’essence, de l’assurance, du remboursement du véhicule et de la maintenance. Los Angeles a fixé un salaire minimum horaire de 15 dollars qui met Uber hors-la-loi. Donc n’importe qui ayant une connaissance minimum du Fair Labor Standards Act de 1938 dirait que ce salaire est illégal car trop bas. Vu le taux important de départ parmi les travailleurs de Mechanical Turk et les chauffeurs Uber —la moitié des chauffeurs ne restent pas plus d’un an– il est clair que ces business, dans leur forme actuelle, ne sont pas soutenables.

Aux États-Unis, mal se comporter avec les travailleurs ne fait peser qu’un risque légal minime pour les patrons. Le ministère du Travail américain, étant à dessein maintenu en sous-effectif, est tout bonnement incapable de poursuivre les entreprises qui violent le code du travail fédéral. Et même dans le cas improbable où elles se feraient prendre, tout ce que ces entreprises doivent faire est de s’acquitter de ce qu’elles devaient aux travailleurs.

Mais il y a de l’espoir. Dans une décision récente, par exemple, un juge fédéral a conclu qu’un chauffeur Uber était un employé et non un entrepreneur indépendant (2). Les travailleurs de Lyft et Yelp ont également entamé des procès afin d’être reconnus comme employés (3). Fin 2015, la ville de Seattle a ouvert la porte à une syndicalisation des chauffeurs Uber (4). Et, à peu près au même moment, une improbable coalition de start-up et d’organisations syndicales a publié un document esquissant les protections sociales nécessaires pour les travailleurs afin que l’économie numérique puisse prospérer. Reste à voir si le gouvernement fédéral aura la volonté politique d’introduire de nouvelles protections des travailleurs.

Au niveau local et étatique, des efforts de régulation sont en cours. Dans le comté de Montgomery, par exemple, l’Assemblée générale du Maryland a décidé de réguler Uber et Lyft en leur imposant une taxe de 25 cents pour chaque course. Ces recettes seront utilisées pour offrir des services de taxi plus accessibles pour les personnes âgées éligibles et les habitants à faibles revenus. Le maire DeBlasio travaille aussi à modérer la taille de la flotte de véhicules d’Uber dans les rues de New York.

 

Amazon s’invite dans l’économie du partage

Amazon, l’une des plus vieilles entreprises de l’économie numérique, est en train de s’inviter dans «l’économie du partage». La partie librairie d’Amazon a vu le jour en 1994 mais aujourd’hui, l’entreprise sert de modèle pour d’innombrables autres business. Le diable est sorti de sa boîte: la logique commerciale des systèmes de crowdsourcing comme le Mechanical Turk est maintenant repris par CrowdFlowers, 99Designs et des centaines d’autres entreprises. Amazon s’est glissé dans l’économie du partage avec des entreprises comme Flex, un service de livraison en crowdsourcing ayant recours à des gens ordinaires plutôt qu’à des coursiers professionnels pour livrer les colis. Le géant a également lancé HomeServices afin de se glisser pile entre vous et l’électricien ou le plombier, et HandMade-at-Amazon concurrençant directement Etsy.

Depuis 2005, Amazon fait tourner une maison de courtage de travail en ligne baptisée le “Mechanical Turk” où les travailleurs peuvent se connecter et piocher dans une liste de tâches. Comme pour le travail fragmenté dans l’industrie du vêtement, le Mechanical Turk permet de diviser un projet en milliers de petits morceaux ensuite assignés aux «crowd workers». Ces travailleurs novices, ayant souvent reçu une éducation supérieure, se font entre deux et trois dollars de l’heure dans cet environnement. Tout comme les travailleurs immigrés, les avocats ou les intérimaires de l‘industrie de la fast food, ils travaillent de longues heures, sont sous-payés, traités sans égards par leurs patrons virtuels et n’y font que peu ou pas de bénéfices. On aurait pu croire que dans un pays riche et démocratique comme les États-Unis, les travailleurs seraient protégés contre de tels abus et les activités du genre d’Uber seraient immédiatement stoppées. Nous avons pu voir à Paris des autorités inculper deux cadres d’Uber tandis que des villes comme Rio de Janeiro bannissaient l’entreprise et faisaient appliquer cette décision. Aux États-Unis, rien n’est fait contre ces firmes qui bafouent la loi fédérale et les règlements municipaux.

Le vol salarial, par exemple, est une pratique courante sur le Mechanical Turk qui tolère explicitement cette pratique. Les commanditaires peuvent rejeter un travail effectué méticuleusement et ainsi éviter le paiement. Le but de la plateforme et sa logique sous-jacente sont exprimés à travers son architecture et son design, ainsi que dans ses conditions d’utilisations. Le vol salarial est une option intégrée, pas un bug.

 

Amazon constitue certainement une bonne illustration de cette monoculture d’énormes entreprises cotées en bourse, maximisant les profits et chargées de générer des rendements pour les actionnaires. Ces entreprises ont une obligation fiduciaire de créer toujours plus de valeur pour l’actionnariat, de s'agrandir et de servir les propriétaires des plateformes.

Le confort «à la Uber», la vitesse, le prix et la domination absolue d’Amazon ne nous aide pas à ouvrir les yeux sur le fait qu’à l’ombre de notre confort se cachent d’important sacrifices sociaux pour les travailleurs. Dans un de ses entrepôts en Allemagne, par exemple, l’entreprise a surveillé les travailleurs de la logistique et les a réprimandé pour les plus infimes périodes de pause via des «rapports d’inactivité». Technologies de surveillance et superviseurs gardent la trace de discussions de même une minute ou deux entre les travailleurs et des absences prolongées aux toilettes. Après deux digressions de ce genre– des pauses de une à neuf minutes– les employés peuvent êtres virés. Et bien entendu, cela n’arrive pas que dans les «centres d’épanouissement» d’Amazon en Allemagne. C’est là une logique tayloriste poussée à son extrême et n’ayant même plus de sens d’un point de vue économique. C’est une densification du travail absolue, comme l’a qualifié la professeure Ursula Huws. Sans compter que la Cour Suprême des États-Unis a rendu une décision déclarant que la fouille de sécurité obligatoire des employés quittant les entrepôts n’avait pas à être dédommagée en heures supplémentaires malgré le fait que ces travailleurs fassent la queue entre 30 et 40 minutes chaque jour. La loi privilégie publiquement ces entreprises cotées en bourse.

Cependant, la souffrance ne se limite pas aux employés des entrepôts et aux travailleurs connectés mais touche également les cols-blanc. On peut s’attarder sur l’état d’esprit de Jeff Bezos, patron d’Amazon, qui déclarait lors d’un face à face brutal avec un groupe de maisons d’édition que «Amazon devrait approcher les éditeurs de la même manière qu’un guépard poursuivrait une gazelle malade». C’est l’état d’esprit que l’entreprise instille chez ses travailleurs en cols-blanc, ses comptables, ses commerciaux et ses ingénieurs. Tout ceci a été révélé dans l’enquête du New York Times, «Inside Amazon», citant également un responsable du département marketing de la branche livre d’Amazon qui déclarait avoir «vu presque tous ses collègues pleurer à leur bureau».

L’entreprise est devenue célèbre pour ses conditions de travail injustes mais elle n’est en aucun cas une exception dans l’économie du partage. Personne ne se soucie des travailleurs, mais pour chacun d’entre eux qui se trouve maltraité, on trouve encore davantage de gens plaidant pour un Internet «centré sur l’humain».

La croissance du secteur du travail occasionnel est lancée depuis des décennies, mais elle a connue un nouvel élan en 2008 avec «l’économie du partage» lorsque des foules de gens ont dû trouver des sources de revenus alternatives.

Et c’est pourquoi, dans la seconde partie de cette étude, que je pose la question de savoir si nous devons continuer à nous reposer uniquement sur des infrastructures numériques conçues pour extraire des profits à destination d’un nombre très réduit de patrons de plateformes et d’actionnaires. En d’autres termes, est-il inconcevable d’échapper aux Uber, Facebook et autres CrowdFlower?

Un Internet populaire est possible! Une coalition de designers, travailleurs, artistes, coopératives, développeurs, de syndicats ingénieux et de représentants peut transformer les structures de manière à ce que chacun récolte les fruits de son propre travail.

La Silicon Valley adore une bonne disruption, alors donnons-lui en une. Ce qui suit est un appel pour replacer le peuple au centre des bureaux d’embauche virtuels et changer les profits en bénéfices sociaux. C’est un appel aux conseils municipaux pour qu’ils envisagent de lancer eux-mêmes des business du genre d’Airbnb. Historiquement, il était courant que les villes américaines détiennent et régissent les hôtels et les hôpitaux, et certaines continuent à le faire. Il est temps de revisiter cette histoire.

Au milieu des années 60 à New York, un artiste de Fluxus nommé George Maciunas, encouragé par sa propre précarité, avait monté des coopératives d’artistes. Dans le New York d’aujourd’hui, ce sont des artistes comme Caroline Woolard qui emploient la logique de l’art afin de transformer leurs propres conditions de vie et celles des autres.

Il est possible d’échapper à Facebook, CrowdFlower et Google. Les impératifs économiques tels que la croissance et la maximisation des profits ne constituent pas la seule option. Il est trop difficile de réparer ce qu’on ne possède pas. Le combat pour la vie privée et la lutte pour l’amélioration des salaires des travailleurs connectés sont importants, mais les modèles de propriété coopérative sur internet répondraient à nombre de ces problèmes. Un internet populaire est possible ! Une coalition de designers, travailleurs, artistes, coopératives, développeurs, syndicats ingénieux et représentants peut transformer les structures de manière à ce que chacun récolte les fruits de son propre travail. La Silicon Valley adore une bonne disruption, alors donnons-lui en une.


Illustration: Adrià Fruitós.


 

NOTES

(1) Loi fédérale américaine approuvée par le Congrès des États-Unis en 1938. Elle établit un salaire minimum, propose une réglementation des heures supplémentaires et interdit l’emploi des mineurs dans les travaux les plus pénibles.

(2) Un juge fédéral a également rejeté en 2016 l’accord proposé par Uber (versement de 100 millions de dollars de réparations) au motif qu’il n’était pas « équitable, adéquat et raisonnable », c’est-à-dire insuffisant.

(3) En ce qui concerne Lyft, un premier accord de 12,25 millions de dollars a été rejeté ; un second de 27 millions a en revanche été approuvé par un juge fédéral en juin 2016. Cette somme ne représenterait que 17 % du remboursement total auquel pourraient prétendre les chauffeurs...

(4) Un an plus tard, le processus de syndicalisation semblait toujours au point mort. En parallèle, Uber a mené une campagne d’information auprès de ses chauffeurs visant clairement à les décourager de tout effort de syndicalisation.

 

 

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