A-t-on encore besoin des associations féministes? Entretien.

A-t-on encore besoin des associations féministes? Entretien.

Parce qu'elle en a assez d'entendre les mêmes chiffres tous les 8 mars, Anne-Cécile Mailfert prône un féminisme à grande vitesse. Il y a un an, elle fondait la première structure française destinée à financer les actions en faveur de l'égalité femmes-hommes. Demain, la militante publie un guide pratique à destination du grand public ("Tu seras une femme!"). Du "slut-shaming" au "cybersexisme", elle presse les lectrices à s'armer du vocabulaire qui leur permettra d'affronter la vie quotidienne. Et si l'action associative n'était plus l'avenir du combat féministe ?

Interview Elle s’est battue sur tous les fronts, d’abord comme bénévole dans une association d’aide aux prostituées, puis porte-parole et présidente d’Osez Le Féminisme ! en 2013, qu'elle quittera l'an dernier pour fonder La Fondation des Femmes. Parce qu'on nous arrête souvent dans la rue pour lutter contre le sida, le handicap ou le mal-logement. Mais on ne nous a jamais demandé de donner pour l'égalité entre les sexes. Explications d'Anne-Cécile Mailfert. 


S.D: Après des décennies de lutte contre la «domination masculine», pourquoi le sexisme est-il encore un problème majeur dans nos sociétés ?

A-C.M: La domination masculine existe depuis longtemps. Elle est très enracinée dans nos sociétés, aussi bien dans nos esprits que dans nos institutions, dans la manière qu’on a de vivre ensemble. Alors forcément, ce n’est pas en 20 ans qu’on va pouvoir changer ça. Le combat est ancien : Olympe de Gouges se battait déjà pour l’égalité, Christine de Pisan au Moyen-Âge aussi. À l’époque moderne, elles sont de plus en plus nombreuses, mais il y a un double mouvement : d’un côté, on n’a jamais autant parlé de cette cause-là qu’aujourd’hui. On voit des personnalités, des actrices américaines, s’afficher comme étant féministes. De l’autre côté, les discours sexistes évoluent aussi, ils s’adaptent, ils sont parfois presque un peu plus pervers. Par exemple, on va présenter comme une « liberté des femmes » le fait qu’elles s’asservissent, en leur disant qu’elles l’ont choisi – sans prendre en compte les inégalités structurelles qui limitent leurs choix. La domination masculine est très maligne, elle se reconfigure au fur et à mesure des époques – c’est pour ça qu’elle existe depuis des milliers d’années. Il faut donc être vigilant.

S.D: Les droits des femmes ont souffert de l’image parfois négative du féminisme. On en a vu certaines publier sur les réseaux sociaux «Je n’ai pas besoin du féminisme». Qu’est-ce qu’être féministe aujourd’hui?

A-C.M: C’est simplement considérer que les femmes sont des êtres humains autant que les hommes ! En fait, vu que le féminisme dérange, il est plus facile de le tourner en ridicule plutôt que d’écouter ce que ces femmes ont à dire et d’y apporter une réponse adéquate. Encore aujourd’hui, il est coûteux d’être féministe et il ne vaut mieux pas le mettre sur son CV ! Par ailleurs, certaines personnes ne sont pas faites pour le militantisme et les manifestations. Ça ne veut pas dire qu’elles ne soient pas en faveur des droits des femmes au quotidien.

S.D: Quel bilan portez-vous sur la politique des droits des femmes des dernières années ?

A-C.M: Assez mitigé. Au début du quinquennat de François Hollande, Najat Vallaud-Belkacem a extrêmement bien défendu la cause. Il y a eu des avancées, mais le gouvernement a ensuite détricoté ce qu’il avait mis en place. Ainsi, la loi du 4 août 2014 [sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes] a permis de condamner les entreprises ne respectant pas l’égalité professionnelle. Un grand pas en avant. Puis la loi Rebsamen en août dernier a démonté le dispositif.

C’est le tonneau des Danaïdes : on le remplit et puis ça coule à l’infini. Il y a toujours des retours en arrière. Simone de Beauvoir disait : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Quand Marion Maréchal-Le Pen annonce qu’elle supprimerait les subventions au Planning Familial si elle était élue à la tête de la région PACA, je me dis qu’il va falloir se préparer à résister dans les années à venir.

S.D: Vous vous êtes longtemps engagée dans diverses associations défendant les droits des femmes. Pourquoi l’action associative est-elle nécessaire pour aller plus loin ?

A-C.M: Les mouvements féministes ont permis des progrès législatifs : c’est grâce à eux que le viol est puni comme un crime depuis 1980 et qu’on reconnaît le viol conjugal depuis 1990. Mais le combat passe aussi par le travail de terrain des associations. Vous avez beau avoir une loi, si vous n’avez pas le numéro d’informations du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV), vous ne savez peut-être même pas si vous avez été violée ou non, ni comment agir juridiquement. L’association Une Femme un Toit a monté un centre qui héberge les jeunes femmes victimes de violences entre 18 et 25 ans. C’est à cet âge-là qu’on peut leur permettre de comprendre comment opèrent les agresseurs, comment s’en protéger et comment reprendre une nouvelle vie. Les droits des femmes, ce sont donc aussi ces actions concrètes. Or, les associations n’ont quasiment pas de moyens. Ce ne sont que des bénévoles, souvent sans locaux, qui agissent avec trois cartons et deux bouts de ficelle.

S.D: Alors comment se donner les moyens d’atteindre l’égalité ?

A-C.M: Il faut donner un coup d’accélérateur, si on veut qu’à la fin du XXIe siècle, ce soit vraiment mieux qu’au début – qu’on n’ait pas juste gagné 3 minutes sur les tâches ménagères hebdomadaires. Tous les 8 mars, on entend les mêmes chiffres : environ 25 % d’inégalités salariales, 80 000 femmes violées, 230 000 battues, etc. Mon pari, avec la Fondation des Femmes, c’est de créer une nouvelle impulsion. Les droits des femmes doivent devenir une cause grand public. Des tas de gens ont déjà conscience qu’il y a un problème et sont prêts à agir. On n’a pas tous le temps de militer ou d'être bénévole, mais on a quelques euros par mois pour une cause qui nous tient à coeur. Nous allons donc collecter les dons, les redistribuer aux petites associations et ainsi les renforcer. Imaginez, si les 400 000 signataires de la pétition Jacqueline Sauvage donnaient chacun 10 euros, ça ferait 4 millions, presque 20 % du budget du ministère des Droits des femmes !

S.D: Quels types de projets vont être soutenus par la Fondation des Femmes ?

A-C.M: En 2016, notre axe prioritaire portera sur les violences. Les projets doivent encore être sélectionnés par notre comité exécutif, mais on a déjà identifié certaines solutions innovantes. À Paris, l’Action Grand Froid et le Fonds de Dotation Lecordier sont en train de développer un plan d’action pour les femmes SDF. Elles sont dans un état de vulnérabilité extrême et ont très peur des violences de la rue, donc elles se cachent. Avec un bus, ces associations pourraient aller à leur rencontre, leur fournir des produits d’hygiène par exemple.

En augmentant le financement de ce genre d’initiatives, on peut être encore plus efficace. Si beaucoup se mobilisent, on aura la capacité de mettre un coup de projecteur sur les problèmes et d’interpeller l’État : "Et vous, combien avez-vous mis sur la table".


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Interview parue dans le n°17 de Socialter

Retrouvez son dernier ouvrage en librairie dès le 9 mars 2017: "Tu seras une femme ! Guide féministe pour ma nièce et ses amies", publié aux editions Les Petits matins.

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