Monnaie citoyenne: que vaut la Gonette lyonnaise en circulation depuis 1 an?

Monnaie citoyenne: que vaut la Gonette lyonnaise en circulation depuis 1 an?

Dans le cadre du partenariat entre Socialter et l'IEP de Lyon, master Journalisme, Médias et Territoires, des étudiants ont réalisé une série de reportages. Dans cet épisode: Samedi 7 novembre, La Gonette, première monnaie locale de Lyon, soufflait sa première bougie. Mais quid du bilan de cette initiative solidaire? Retour sur un projet à la fois novateur dans la région et qui s'inscrit dans une mouvance plus large de développement des économies locales.

Une initiative citoyenne et responsable

 

Les monnaies locales citoyennes (MLC) s’inscrivent dans un mouvement de relocalisation territoriale de l’économie. Elles proviennent de l’idée selon laquelle il faudrait rétablir une part d'économie réelle dans le système financier actuel où la majorité des transactions financières sont immatérielles et relèvent de pratiques spéculatives. La crise de 2008 a marqué un tournant important dans la multiplication de ces initiatives solidaires. Elles dénoncent l’opacité et l’instabilité d’un système qui a abouti à une crise globale dont “il faudrait 200 ans pour prouver qu’elle [la crise de 2008] était possible” selon l’économiste François Morin.

Jérôme Blanc, professeur d'économie spécialiste des monnaies locales, voit dans ces dernières la création “d’un système monétaire qui soit complémentaire à l’euro mais extérieur au système bancaire de sorte que la monnaie circulante reste en-dehors des circuits classiques”. C’est le défi que s’est lancé la Gonette lors de sa mise en circulation dans la métropole lyonnaise le 7 novembre 2015.


La Gonette se distingue dans l’économie sociale et solidaire en revendiquant une consommation durable et respectueuse de critères environnementaux. L'épicerie locale du 7ème arrondissement lyonnais, “Scarole et Marcellin”, petit commerce bio et solidaire à l’angle de la place Jules Guesde est partenaire de la Gonette. La gérante souligne l’importance des valeurs défendues par l’association qui “collent bien aux principes du magasin [...] de cette idée d’un soutien à l’économie locale que nous partageons avec les membres de l’association” dans le processus d’adhésion. L’endroit colle bien à l’image du commerce responsable : il est fréquenté par une clientèle assez cosmopolite, dans une ambiance conviviale. La production locale est largement mise en avant.

 Un bilan à double-face 


Alors que la Gonette fêtait un an d’existence le 7 novembre dernier, force est de constater que son bilan est plutôt satisfaisant. Elle peut se targuer de résultats dépassant ses propres attentes. On comptait pas moins de 2780 utilisateurs  et 87 000 gonettes en circulation au 21 novembre, des chiffres encourageants pour une MLC, ainsi qu’un taux de reconversion en euros faible avoisinant les 15%. Cette adhésion présente de multiples causes. La sortie du film Demain, qui a eu lieu un mois seulement après le lancement de la monnaie, a donné une plus grande exposition au projet tout en crédibilisant ces initiatives de monnaies locales. La même commerçante a d'ailleurs décidé de devenir partenaire de la Gonette après avoir visionné le film. Cette réussite peut aussi s’expliquer par des particularités locales. La densité du tissu associatif et la multiplicité des acteurs de l'économie sociale et solidaire ont permis à la Gonette de s’inscrire dans un réseau développé, où une conscience collective autour de ces enjeux était déjà présente.

Malgré un départ encourageant, la Gonette se heurte aujourd’hui à de nombreuses problématiques rencontrées par les MLC. Alors qu’une logique de construction dite “bottom up” (c’est-à-dire venant d’un groupe de citoyens) avait été mise en place, la question du soutien institutionnel se pose actuellement. Entre rationalisation du discours de l’association par le politique et communication autour du projet, une recherche d’appui institutionnel paraît inévitable. C’est d’ailleurs ce même appui qui explique le succès du Sol Violette, monnaie locale toulousaine, qui a bénéficié du soutien d’élus locaux lors de sa création. Or, cela ne doit pas se faire au détriment de l’indépendance voire de la capacité d’invention de l’association.

Des problématiques liées à l’expansion du réseau émergent également. Alors que quatre nouveaux commerces rejoignent la Gonette chaque semaine en ce moment, selon Thomas Tichadou, on peut se demander si la visée éthique défendue par le projet ne serait pas en train de s’assouplir. Comme le mentionne Thomas Tichadou, la Gonette “reste un réseau, de manière pragmatique tu [le commerçant partenaire] es affiché comme membre de la gonette, ce qui crée une certaine image. Ça peut ramener des clients”.

Cette vision peut être relativisée. En un mois, la gérante de l’épicerie “Scarole et Marcellin” n'a reçu que six paiements en Gonette. Au niveau des fournisseurs, la question de l’intégration reste compliquée à organiser, ceux-ci ayant peu de débouchés pour dépenser leur gonettes en zone rurale, pour le moment. Concernant les soutiens financiers du projet, une motivation communicationnelle se retrouve dans l’appui du Crédit Coopératif. Lors d’un entretien avec le responsable régional clientèle entreprises, ce dernier s’est attaché à souligner l’adhésion aux valeurs défendues par la Gonette comme principale motivation de la banque. Même s’il ne s’est pas réellement attardé sur les bénéfices qu’elle avait pu en tirer en terme d’image, il a reconnu que ce soutien avait “conforté le label Lyon ville équitable” que la banque s’était vue décerner par la ville. Alors que les initiatives locales ont bonne presse, le soutien à un tel projet ne peut qu’être une bonne opération de communication.

Une des principales limites de la Gonette réside, finalement, dans son ambition initiale. En favorisant les produits locaux, la Gonette s’adresse à un public aisé, qui a les moyens de consommer local et bio. Or, il s’agirait maintenant de toucher des classes plus populaires, la “masse silencieuse” selon Thomas Tichadou, dans le but d’une meilleure intégration. Cela doit passer par un changement de discours et une recherche de partenaires plus accessibles. Dans cette optique, les épiceries solidaires présentes sur le territoire lyonnais semblent représenter une piste intéressante.

Aujourd’hui se pose également la question d’une nationalisation plus poussée de ce mouvement autour d’exemples concluants comme le Sol Violette à Toulouseou l’Eusko au pays Basque. Ce projet permettrait d’unifier ce système monétaire alternatif et ainsi d’en renforcer l’implantation.

 

 

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