A Istanbul, un espace de travail collaboratif pour une Turquie plus ouverte

A Istanbul, un espace de travail collaboratif pour une Turquie plus ouverte

À la fois fab lab et espace de coworking, Atölye fédère une communauté d'entrepreneurs et de créatifs au sein d'une ancienne brasserie des faubourgs d'Istanbul. Dans un contexte politique explosif, ses membres veulent faire de la collaboration une arme pour une Turquie plus ouverte.

À l’entrée de Bomonti, les sacs sont fouillés et scannés. Qui veut pénétrer dans ce nouveau spot culturel et festif de la jeunesse d’Istanbul doit montrer patte blanche. Mais, dès les contrôles passés, c’est à Londres, Amsterdam ou Berlin que l’on se croirait : briques rouges, palettes, mobilier design... tous les codes des grandes capitales sont réunis. Dans cette usine de bière désaffectée se sont installés une boîte de nuit, une brasserie artisanale, une galerie d’art et – bien-sûr – un tiers-lieu, baptisé "Atölye" ("Atelier" en turc). C’est justement à la terrasse du bar branché que nous attend Atilim Sahin, à la tête de la communauté de cet espace de travail alternatif.

"Il y a trois ans, il n’y avait aucun espace de coworking à Istanbul. Mais, récemment, 9 ont ouvert leurs portes", s’enthousiasme le trentenaire. "Souvent, on se contente d’y louer un bureau où poser son ordinateur, poursuit-il. Mais ici, c’est différent : nous voulons fédérer une communauté de créatifs, d’ingénieurs et de communicants pour favoriser l’interaction et l’éclosion de projets inattendus entre nos membres." Un discours un peu entendu, mais dont Atölye veut appliquer les principes à la lettre : seules 20 % des demandes d’adhésion seraient acceptées pour garantir l’équilibre de la communauté. "Plus que le CV, ce que l’on regarde ici, c’est ce que tu peux apporter comme énergie et savoir-faire."

Carrefour

La devise d’Atölye c’est le "co" : colearning, comaking, coworking – en français, apprendre, fabriquer et travailler ensemble. Et la visite des locaux correspond au triptyque. À l’entrée, une salle chaleureuse sert à l’accueil de conférences et au partage de connaissances entre les membres. À côté, c’est le fab lab, où l’on retrouve imprimante 3D, fraiseuses numériques et machines à coudre pour bricoler et prototyper – tous les meubles de l’espace ont d’ailleurs été conçus et fabriqués sur place. Enfin, l’espace de coworking – sous les toits avec salles de réunion, cuisine et salon – rassemble membres permanents et travailleurs nomades.



Le plus dur ? Faire réellement travailler ensemble une communauté d’environ 120 personnes. "C’est cool de boire des coups ensemble… Mais créer de réelles interactions professionnelles et pas seulement sociales est plus compliqué !", souligne Atilim. Pour y parvenir, l’homme chapeaute plusieurs événements comme des "Creative Mornings" ou des soirées d’échange de compétences. "Que vous soyez photographe ou spécialiste en neurosciences, vous pouvez donner un cours gratuit à la communauté. Il y aussi les "feedback sessions", où chacun expose ses projets pour bénéficier des conseils d’autres membres, voire les embarquer dans son aventure." Imprimante 3D en Lego, capteurs connectés pour l’agriculture, baskets écolos ou mobilier futuriste : les projets les plus hétéroclites sont déjà sortis de cette brasserie créative stambouliote.

Artisanat, industrie et esprit pionnier

Istanbul, justement, a un grand potentiel pour faire se rencontrer design, technologie et entrepreneuriat, estime Engin Ayaz, cofondateur du tiers-lieu. Passé par l’université de Stanford (Californie), New York et Copenhague, c’est après les immenses manifestations démocratiques de 2013 en Turquie que l’homme décide de monter une communauté locale, hébergée à l’époque dans un petit local appelé Beta Space, près de la place Taksim. "Cette ville est habitée par une population jeune, dynamique, qui a soif de nouvelles idées et refuse de faire partie du système. On trouve ici une longue tradition d’artisanat, d’industrie, d’esprit pionnier." Une jeunesse et des traditions qu’Engin ambitionne de réunir dans les murs de son nouveau repère post-industriel, à coups de "crowdfunding, lean start-up et fabrication digitale".

Alors que la tribu créative d’Atölye s’étoffe, l’Histoire frappe à nouveau aux portes de la cité deux fois millénaire. Aux frontières, le conflit syrien fait rage et la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan y est engagée. Voilà plus de trois mois que l’aéroport d’Istanbul a été ravagé par des poseurs de bombes, faisant 41 morts et 239 blessés. Enfin, le 16 juillet dernier, un coup d’état raté a donné au président turc le prétexte pour emprisonner des centaines d’"opposants" à sa dérive autoritaire. "Cela nous affecte tous psychologiquement, c’est étrange de travailler dans un tel climat", confie Atilim qui a hésité à plusieurs reprises à quitter son pays... sans jamais passer à l’acte. "Personne ici ne veut fermer les yeux sur ce qui se passe et je crois que c’est seulement en restant que nous pourrons contribuer à changer les choses en Turquie."

"Le climat politique est plutôt turbulent ces jours-ci, convient Engin. Mais les fondamentaux de la Turquie sont solides. Et, à long terme, Istanbul – au carrefour de l’Europe, l’Orient et l’Asie – sera capable de relever nombre de défis économiques, écologiques et sociaux." En fédérant les énergies créatives de la ville, Atölye travaille à une Turquie plus ouverte, veulent croire Engin et Atilim. Et certains membres vont plus loin. Eyad Janneh est ainsi ingénieur pour Field Ready, une ONG qui travaille avec les équipes de secours en Syrie. C’est notamment grâce à l’impression 3D que l’organisation prototype et réplique des outils, du matériel anti-incendie ou des détecteurs de bombes low cost pour les zones de guerre. Pas de solution miracle pour la jeunesse créative d’Istanbul, qui ne se reconnaît ni dans les modèles hérités du xxe siècle ni dans les extrémismes du xxie. Mais l’envie de collaborer pour inventer une société juste et libre qui échappe aux deux.


Article initialement publié dans la rubrique Social&Co , en partenariat avec la MAIF, à retrouver dans le N°19 de Socialter >> Retrouvez l'intégralité du numéro


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