Qui veut gagner un revenu de base ?

Qui veut gagner un revenu de base ?

Revenu de base, allocation universelle, salaire à vie? Quel que soit le nom qu'on lui donne, l'idée de distribuer chaque mois une somme d'argent à tous et sans conditions fait son chemin. Mieux encore : on trouve des promoteurs du revenu universel des deux côtés de l'échiquier politique. Une mesure aussi révolutionnaire qui ferait l'objet d'un authentique consensus transpartisan? Ce serait une première.

(Article initialement publié dans le dossier spécial Revenu de base, Socialter N°16)

Jusqu’ici, gauche comme droite assomment les Français à coups d’expressions comme "valeur travail" ou "cancer de l’assistanat"
. Le vent serait-il donc en train de tourner? Et si oui, pourquoi? Derrière la faveur soudaine dont jouit le revenu universel, on perçoit une prise de conscience plus profonde: la persistance du chômage structurel et la polarisation croissante du marché de l’emploi requièrent que l’on prenne au sérieux toutes les solutions, même celles qui étaient considérées hier comme farfelues.

Inégalités : toujours plus loin, toujours plus haut

Le succès retentissant du Capital au XXIe siècle (Le Seuil, 2013) de l’économiste Thomas Piketty a remis la question des inégalités sur la table. Depuis le tournant néo-libéral des politiques publiques des années 1980, le problème avait en effet été plus ou moins évacué: la faute à une croyance aveugle dans la théorie du ruissellement(1), qui énonçait que les revenus des plus fortunés étaient systématiquement réinjectés dans l’économie et bénéficiaient ainsi, par ricochet, aux plus modestes. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Las! Grâce à un délicat mélange de recherche de fond et de vulgarisation, les travaux de l’universitaire français ont fait entendre au plus grand nombre la remise en cause de cette pièce maîtresse de la pensée orthodoxe.

Entre 1980 et 2013, aux États-Unis, les deux tiers de la croissance en termes de revenus ont été phagocytés par les 1% les plus riches. En France, la moitié de la population possède moins de 5% du patrimoine national. En contrepartie, croissance et plein-emploi sont-ils revenus? Tout le monde connaît la réponse. En parallèle, un autre mal s’enracine au sein de la société: le non-recours aux droits. Plus de la moitié des personnes éligibles au revenu de solidarité active (RSA) ne le demandent jamais. L’aggravation des inégalités constitue une véritable bombe à retardement pour la cohésion sociale.

Alors que toutes les solutions semblent avoir été essayées, sans résultat probant, il n’est guère étonnant que le revenu universel s’impose comme un candidat idéal aux politiques en quête de recettes inédites. Nouvelle forme de redistribution destinée à lisser la répartition des revenus entre les différentes strates de la société, il pourrait bien limiter les risques d’explosion sociale alors que la transition technologique détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Ce qu’oublient les politiques, c’est que le revenu universel n’est pas une mesure de redistribution alternative, mais un projet de société alternatif que l’on pourrait résumer ainsi : l’enterrement du salariat en tant que moyen d’assurer une prospérité partagée.

Contre le chômage, tout a-t-il été essayé ?

Et s’il s’agissait en réalité d’une mauvaise question? Si le revenu universel suscite aujourd’hui un tel regain d’intérêt, c’est aussi parce que nous sommes tous fatigués de scruter la courbe du chômage. On voit bien que le choix entre un modèle à la française, marqué par un chômage structurel, et une société de travailleurs pauvres à l’allemande ou à l’anglaise n’en est pas vraiment un. Entre les cohortes de travailleurs à la demande, la généralisation du digital labor –vous travaillez, sans forcément le savoir, pour les plateformes en ligne que vous utilisez quotidiennement– et le recours de plus en plus massif au travail indépendant, rien d’étonnant à ce que de nombreuses études prophétisent la fin du salariat comme modèle dominant aux États-Unis dès 2020. Et, au-delà, avec les progrès de l’automatisation, c’est même la disparition pure et simple du travail humain qui pourrait bien s’annoncer. C’est donc tout un modèle social qui doit être réinventé.

Si la voiture autonome devait effectivement se généraliser, combien de chauffeurs de taxi sillonneraient encore les rues de la capitale d’ici dix ans? Et en élargissant cette réflexion à d’autres domaines, combien de diagnostics seraient encore établis par des médecins de chair et d’os? Combien de dépêches écrites de la main de journalistes? Et en attendant, tous intermittents? L’éclipse de l’emploi salarié n’est pas une question de législation ou de fiscalité: elle tient aux mutations structurelles des économies modernes, et des solutions autrement plus radicales qu’une refonte du Code du travail vont devoir être envisagées. Le revenu universel pourrait bien être la première pierre de ce nouveau modèle social à inventer.

NOTE

  1. Ou "trickle down economics". Selon cette théorie, les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie (par la consommation et l’investissement) contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société.

 

Retrouvez l'intégralité du dossier dans le n°16 de Socialter. >> Retrouvez le dossier intégral 

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