Pour tout comprendre sur Standing Rock et #NoDAPL

Pour tout comprendre sur Standing Rock et #NoDAPL

Les autochtones amérindiens qui s'opposent à la construction d'un oléoduc près de leur réserve au Dakota ont obtenu dimanche le gel d'un tronçon du projet. Une victoire fragile face à ce projet qui soulève beaucoup de questions.

Il existe une vieille prophétie parmi les amérindiens de la tribu Lakota, qui parle d’un grand serpent noir qui surgirait des profondeurs, entraînant avec lui malheur et destruction.

Cette peur des temps anciens a trouvé un écho étonnant dans l’actualité. L’ombre d’un gros serpent noir plane sur les amérindiens Sioux. Il fait 1900 km de long, et il arpente les Etats Unis du sud de Dakota à celui de l’Illinois, dans le centre des Etats-Unis. Il s’agit du Dakota Access Pipeline, un oléoduc souterrain en construction, qui devrait transporter 570 000 barils de pétrole par jour. C’est le projet d’un géant du pétrole texan, Energy Transfer Partners.

La construction du pipeline est achevé à plus de 60%, mais il doit encore passer sous le fleuve Missouri, seule source d’eau douce en amont de la réserve de Standing Rock, qui appartient à une tribu amérindienne Sioux. Ces derniers dénoncent le projet, craignant que leur eau soit polluée, et parce que le pipeline traverse des territoires qui appartenaient à leurs ancêtres, et contiennent des sites d’une grande importance culturelle et spirituelle.

Depuis avril, les Sioux ont installé un “camp spirituel” à quelques pas du chantier controversé. Ils étaient quelques centaines au début, puis progressivement ils ont été rejoints par plus de 300 tribus indiennes ainsi que des activistes environnementaux et des sympathisants, jusqu’à ce que quelques milliers de personnes y soient installées dans des tentes, des caravanes et des tipis.

Le 4 décembre a marqué une petite victoire pour les opposants:  l’Army Corps of Engineers, une institution de génie civil qui dépend du département de la défense, a exigé le gel du tronçon contesté du projet, le temps de réaliser des études supplémentaires pour examiner les revendications des autochtones, et pour explorer des parcours alternatifs pour le pipeline.

Les militants ont fêté le gel du projet sous le ciel enneigé de leur campement. Mais la lutte est loin d’être terminé. Le mouvement a été révélateur de plusieurs combats sous-jacents. Retour sur cinq points clés.
 

1- Le choc de deux visions incompatibles du monde

Les contestataires du pipeline ne se disaient pas "protestataires" mais "protecteurs". Il s’agit pour eux de défendre leurs terres considérées comme sacrées. Ce qui se joue à Standing Rock est bien la rencontre de deux visions antagonistes du monde. D’une part, les tribus amérindiennes qui considèrent que la terre est donneuse de vie et porte un lien culturel fort avec la communauté, et de l’autre, des entreprises qui cherchent à mettre à profit les ressources naturelles. Il s’agit d’une lutte ancienne, puisque les réserves amérindiens, bien qu’ils ne couvrent seulement 2% du territoire des Etats-Unis, contiennent près d’un cinquième des réserves  en pétrole et en gaz, ainsi que de grandes réserves de charbon.

Standing Rock est devenu le symbole du choc de ces deux mondes, un choc parfois violent, comme en témoignent des vidéos des violences policières qui ont circulé sur le web. Face aux militants désarmés, la sécurité privée de Energy Transfer Partners a lâché ses chiens et la police a arrêté plus de 400 personnes depuis septembre. Le 20 novembre, alors qu’il faisait -2°C, la police a repoussé des manifestants en utilisant des balles en caoutchouc et des canons à eau, qui a rapidement glacée, exposant les manifestants à des graves risques d’hypothermie. 167 personnes ont été blessées, et 7 envoyés à l’hôpital. L’ONU a dénoncé "l’usage excessif de la force" contre les Sioux et les autres manifestants.

  2 - Le rôle des réseaux sociaux dans les mouvements de contestation
 
 

Depuis le printemps arabe, les réseaux sociaux ont pris de plus en plus de place dans les mouvements de contestation, et le mouvement contre le Dakota Access Pipeline n’a pas fait exception. Le hasthtag #NoDAPL a fait partie des trending topics et a participé à donner une grande visibilité au mouvement, notamment lorsque des personnalités ont annoncé leur soutien: Bernie Sanders a fait un discours devant la maison blanche, Neil Young leur a dédié une chanson, les acteurs de la ligue de la justice de l’Amérique ont sorti une vidéo, et l’actrice Shailene Woodley a diffusé en direct la vidéo de son arrestation lorsqu’elle s’est rendu sur le site en octobre.

Grâce à internet, les militants ont tissé un réseau d’entraide très efficace: un site recensait tous les moyens de soutenir le mouvement, une campagne de crowdfunding a permis de rassembler $2,5 millions de financements, et plus d’un 1,4 million de personnes ont utilisé l’outil de géolocalisation de Facebook pour dire qu’ils étaient sur les lieux de la résistance. Ils cherchaient à perturber le travail de la police, qui aurait utilisé cet outil pour identifier les personnes sur place, même si les autorités locales démentent avoir eu recours à cette stratégie.

Les réseaux sociaux ont également permis d’informer en direct sur les événements, et de faire connaître le mouvement auprès d’un public plus large, au delà des personnes sensibilisées aux sujets de l’environnement, et toucher ceux qui ne lisent pas les grands médias et qui s’informent sur Facebook. La vidéo Facebook live de l’arrestation de Shailene Woodley en octobre a été vu plus de 4 millions de fois en moins de 24 heures.

Cependant, il y a un bémol. Alors que la vidéo de Woodley a fait le buzz, une vidéo similaire, filmée au même endroit par des manifestants moins célèbres, a "a été rapidement effacée par Facebook", comme le revèle Motherboard. Selon Facebook, il s’agissait d’un "bug lié à leur filtre à spams", mais c’est aussi un rappel que les réseaux sociaux ne sont pas des canaux d’information neutres. Comme l’écrit le site américain, "Plus les citoyens utiliseront les réseaux sociaux pour documenter des abus comme la brutalité policière ou l’arrestation de manifestants pacifistes, plus il sera nécessaire que Facebook revoie son rôle de gardien d’internet. Jusque-là, […] nous devrons continuer à questionner le parti pris dans ce qu’il définit comme l’information."


  3- L’implication des sphères financières



Le projet du Dakota Access Pipeline coûtera 3,7 milliards de dollars. Et qui est-ce que les finance ? L’ONG Food and Watrer Watch a révélé quelles banques avaient financé directement ou indirectement l’oléoduc, parmi eux, quelques noms français: BNP Paribas a contribué 450 millions de dollars, le Crédit Agricole 350 millions, Natixis 180 millions et la Société Générale 120 millions. De quoi rappeler qu’à travers les banques, l’argent des particuliers permettent aussi de financer des projet qui ne vont pas dans le sens de la transition écologique...

4- Du racisme environnemental ?



Le mouvement #NoDAPL a reçu le soutien d’un autre mouvement célèbre: Black Lives Matter, qui a officiellement annoncé son soutien au mois d’août. L’une des chefs du mouvement, Kim Ortiz, a confié au site Fusion : «  Nous nous sommes dits que nous devions vraiment être solidaires envers les tribus qui se tiennent à Standing Rock parce que nous savons très bien que tous nos tourments sont liés et que si nous n’unissions pas nos forces, nous ne gagnerons jamais. »  Aurait-t-il donc un lien entre le racisme et l’environnement ? Selon les études, oui. Les minorités ethniques sont bien plus exposés aux risques environnementaux aux Etats Unis.

A Flint, dans le Michigan, les habitants ont été exposés à l'intoxication au plomb pendant 18 mois, lorsque l’eau de la rivière locale a été utilisée pour alimenter les robinets. De nombreux enfants ont commencé à avoir des problèmes de peau, et à perdre leurs cheveux. Dans cette ville pauvre, 60% de la population est latino ou noir. “Nous serions scandalisés si cela arrivait à des enfants blancs, et nous devrions être scandalisés que cela arrive en ce moment à des enfants noirs”, déclarait Hillary Clinton. Les minorités ethniques sont en moyenne exposés à des taux de dioxyde d’azote 38% plus élevés que les blancs. Elles constituent 69% de la population dans les zones avec le plus de déchets toxiques.

Et cela ne s’explique pas uniquement par le fait que les populations pauvres sont plus exposées à l’injustice environnementale, et que les noirs et les latinos sont généralement plus pauvres. Une étude de 1987 a révélé qu’à salaires égaux, les noirs vivent dans des zones plus polluées.

Ce racisme environnemental touche également les amérindiens, dont les terres ont été réquisitionnés à de nombreuses reprises. David Archambault II, président de la tribu sioux de Standing Rock, a rappelé dans une tribune dans le New York Times qu’en 1958, les autorités avaient pris “nos forêts le long de la rivière, nos vergers et nos terres les plus fertiles” pour construire une barrage sur le Missouri. Selon lui, les Amérindiens “ont toujours payé le prix de la prospérité américaine”.


  5 - Et l’avenir ?

 

Le 4 décembre, les Sioux ont remporté une victoire, mais ils n’ont pas encore gagné la bataille. Il suffit de voir la réaction de Energy Transfer Partners à la décision de dimanche: ils n’ont pas peur. “Nous sommes engagés à assurer que ce projet vital soit mené à bout, et nous nous attendons à finir la construction du pipeline sans changer son trajectoire autour du lac Oahe.”

Si Barack Obama était en faveur de trouver une solution à l’amiable, et de modifier le tracé de l’oléoduc pour prendre en compte les doléances des Sioux, Donald Trump risque d’être moins conciliant. Climatosceptique notoire, l’homme d’affaires a également un grand intérêt personnel dans la poursuite du projet. Il possède des parts dans l'entreprise qui mène le projet, Energy Transfer Partners, dont le directeur exécutif Kelcy Warren a investi 100 000 dollars dans la campagne du futur-président. La compagnie Phillips 66, qui possédera 25% des parts de l’oléoduc fini, a également contribué à financer la campagne. Et encore une fois, Donald Trump y détient des parts. DAPL pourrait donc devenir l’un des premiers conflits d’intérêts du futur président à être exposé au grand jour.

Cela risque de ne pas être le dernier combat du genre. Des conseillers de Trump veulent privatiser les réserves amérindiennes, afin qu’ils puissent être exploités pour la production d'énergie fossile.

 

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