Face à l'urgence les associations écolo se radicalisent

Face à l'urgence les associations écolo se radicalisent

Confrontées à l?urgence du dérèglement climatique et à l?engagement d?un nombre croissant de citoyens, des associations comme Greenpeace ou Alternatiba ont décidé de durcir leur discours. Une mutation accélérée par l?arrivée du médiatique mouvement anglais Extinction Rebellion.

C’est un débat passé relativement inaperçu en dehors de la sphère associative « écolo », mais qui en dit long sur l’urgence de la situation. Les 6 et 7 avril derniers avait lieu la coordination européenne de l’association Alternatiba et d’ANV-COP21. Au cœur des conversations : où placer le curseur de la radicalité ? « Nous voulons adopter un ton plus radical pour être à la hauteur des enjeux climatiques, explique Marion Esnault, porte-parole du mouvement.

À sa naissance, en 2013, Alternatiba s’était donné pour objectif de former un mouvement de masse en proposant des alternatives concrètes afin d’édifier une société durable valorisant les initiatives locales, citoyennes et écologiques. « On voulait imposer de nouveaux imaginaires », ajoute Rémi Doinant, membre de l’association. Avec la création, en 2015, d’ANV-COP21, sa branche « résistance », Alternatiba opte pour l’action directe plutôt que la simple manifestation. « C’est bien de vouloir changer le monde, mais s’il s’écroule plus vite que prévu, c’est inutile. Il faut s’opposer, résister et si besoin désobéir à la loi. » 

 

Une prise de conscience massive

Pour Marion Esnault, le rapport du GIEC (groupe intergouvernemental d'experts sur le changement climatique), publié en octobre 2018, alertant sur les difficultés à tenir l’objectif de 1,5 degré de réchauffement d’ici la fin du siècle, a fait l’effet du bombe. « D’après les scientifiques, des transformations radicales doivent être enclenchées. Il faut changer de modèle de société, sortir du capitalisme et des politiques libérales, penser à la reconversion professionnelle de ceux qui travaillent dans des entreprises polluantes, revoir l’urbanisation de nos villes, repenser le transport…

Mais comment faire comprendre l’urgence de cette métamorphose ?
» Entre les marches pour le climat, la tonitruante démission de Nicolas Hulot et l’appel de la gilet jaune Priscillia Ludosky en faveur d’une convergence des luttes sociales et écologiques, les associations sont prises d’assaut par de nouveaux militants. Face à ces bouleversements, les activistes tentent d’être à la hauteur des attentes. « Les nouveaux arrivants désirent un changement radical dans leur vie, dans leurs modes d'action ou dans les choix politiques qui peuvent en découler », témoigne Rémi Doinant. 

Les membres d’Alternatiba ne sont pas les seuls à s’interroger sur le degré de radicalité à adopter. « Beaucoup de jeunes nous disent que “marcher” n’est pas suffisant, détaille Jean-François Julliard, président de Greenpeace France. Cette colère et cette envie de faire bouger les lignes nous obligent à faire évoluer nos méthodes. Depuis deux ans, nous menons des actions de masse, alors que traditionnellement nous faisions de petites actions avec une vingtaine d’activistes expérimentés. »

 

Changement de discours

Alors que les organisations historiques françaises tentent de se réinventer, la réponse viendrait-elle du Royaume-Uni ? Le 17 novembre 2018, alors que les premiers gilets jaunes défilent dans nos rues, les activistes du mouvement Extinction Rebellion (ou XR) bloquent pour la première fois cinq ponts à Londres. Têtes de mort et sablier pour logo, ils bousculent les codes de l’activisme écologiste. « Ils avaient un message fort : “On n’a plus le temps”, détaille la porte-parole d’Alternatiba. Alors que nous, au même moment, on disait encore : “Il nous reste 5 à 10 ans pour agir “. Cela a contribué à notre remise en question. » 

Une révolution sémantique et idéologique pour Nahel, militante française du collectif allemand Ende Gelände, qui lutte notamment contre l’exploitation du charbon. « Jusqu'à maintenant, il ne fallait surtout pas effrayer les gens en étant trop alarmiste. XR a eu l’intelligence de briser un tabou et de relancer la discussion autour du catastrophisme. » Pour l’écosocialiste Corinne Morel Darleux, conseillère régionale de la Drôme, « l'émergence rapide de ce mouvement tient à son discours qui évoque, en plus du climat, l’extinction de la biodiversité et remet en cause l’ensemble de la civilisation thermo-industrielle. »

Si ce discours inédit a séduit bon nombre de nouveaux militants, les critiques elles aussi n’ont pas tardé à émerger. « Pointer le système dans sa globalité peut être contre-productif, prévient Nahel. Au vu de l’urgence, il faut savoir être précis, définir les responsables du dérèglement climatique et assumer une part de conflictualité. XR reste trop “totalisant” et donc trop vague. Avoir un ennemi politique clairement identifié, c’est avoir une stratégie politique. »

De l’autre côté de la Manche, des voix s’élèvent comme celle du Front vert anticapitaliste pour critiquer certains axes de communication d’Extinction Rebellion. Au cœur des crispations, la reconnaissance symbolique par le Parlement britannique de « l’urgence climatique », saluée par XR, après une série d’actions de désobéissance civile organisée par le mouvement au mois d’avril. Sur son site internet, le Front, tout en félicitant XR pour son travail, doute de la tactique adoptée et de sa capacité à remettre en cause le système capitaliste, craignant même qu’une réponse du gouvernement ne puisse être qu’anti-sociale.  

 

En France, même combat, mêmes actions ?

En France, malgré l’incontestable enthousiasme des militants engendré par XR, Marion Esnault regrette un certain amateurisme du mouvement et tient à différencier la branche anglaise de son homologue française. « Le mouvement britannique XR n’a pas émergé du jour au lendemain. Il est né de Rising Up !, une coalition de puissantes organisations loin d’être des novices en matière de désobéissance civile. Ils ont des porte-paroles et leur communication externe est rodée. » En plus de leur message, le mode d’action n’y est pas pour rien dans le succès de XR outre-Manche.

La désobéissance dans les actes parle parfois plus que l’urgence dans les mots. «
Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la place de l’homme juste est en prison », écrivait le père de la désobéissance civile, l’Américain Henry David Thoreau. XR a donc fait de la possibilité d’aller prison un axe de communication à part entière. Entre le 15 avril et le 15 mai, plus de 1 000 activistes britanniques ont été placés en garde à vue. En comparaison, la branche française fait pâle figure : essentiellement des die-in (occuper un lieu en position allongée), sans grande capacité de nuisance.

À l’inverse, moins médiatisés, les décrocheurs de portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies, action menée par ANV-COP21 depuis quelques mois, subissent une répression disproportionnée au vu de la gravité de l’acte. Huit d’entre eux vont comparaître devant les tribunaux dans les prochains mois, une séquence que les militants veulent transformer en tribunal médiatique contre la politique gouvernementale. Un classique de la désobéissance civile.

 

Jamais assez radical ? 

La radicalisation semble jusqu’ici récompensée. Mais jusqu’où la pousser ? En France, Deep Green Resistance (DGR) s’en prend à la civilisation industrielle dans son ensemble et entend entrer en « guerre écologique », prônant l’action directe et violente. « Nous pensons qu’il est nécessaire d’avoir aussi des organisations clandestines qui puissent cibler les infrastructures stratégiques de la société industrielle », explique Kevin Haddock, le fondateur du mouvement en France. Comprendre : le sabotage et la destruction de biens. L’organisation appelle donc ses sympathisants à franchir la ligne entre action non-violente et action violente. Une prise de position sensible, mais pas insensée pour autant, car la désobéissance civile n‘exclut pas nécessairement la violence. Lors de son procès en 1964 pour ses actions menées contre le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, Nelson Mandela avouait « avoir planifié des actes de sabotage ». La fin de l’Apartheid justifiait ces moyens, quoiqu’ils soient employés sans « esprit de témérité ni par amour de la violence ».

L’usage de la violence n’en reste pas moins épineux et divise profondément les militants écologistes. Pour Xavier Renou, fondateur des Désobéissants, ce serait une ligne à ne pas franchir si l’on veut obtenir l’adhésion de l’opinion publique, nerf de la guerre. « Notre acte de réflexion est basé sur la légitimité et, si notre adversaire nous fait passer pour violents, on perd la bataille de l’opinion. Aujourd'hui, personne ne reconnaît comme légitime la violence. Même la violence d’État a besoin d’être dissimulée. Nous ne devons pas seulement être non-violents, mais aller plus loin et mettre cette non-violence en scène ».

Une question que certains aimeraient ne plus voir apparaître comme déterminante. Pour s’éloigner du discours binaire du camp du « bien » et du « mal », le groupe de formation à la désobéissance civile Diffraction a récemment publié sur son site internet un texte de la militante écoféministe Starhawk, « Québec : au-delà de la violence et de la non-violence ». Un appel à rester solidaires et à ne pas ostraciser ceux qui optent pour d’autres tactiques politiques.

Entre engagement éthique et stratégie politique, la question de la violence sur les biens est plus que jamais au cœur des débats. Mais face à un mouvement des gilets jaunes qui ne semble avoir obtenu de réaction de la part du gouvernement que lorsque des violences ont été commises, l’approche non-violente restera-t-elle longtemps hégémonique parmi les militants écologistes ? 


 

 

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