?Mad Jacques? : la France de l?auto-stop a fait son festival dans la Creuse

?Mad Jacques? : la France de l?auto-stop a fait son festival dans la Creuse

1500 participants ont pris part à la ?Mad Jacques?, une des ?plus grandes courses en autostop du monde?. Ils ont rejoint samedi 2 juin 2018, le village de Chéniers, dans la Creuse, pour participer à la deuxième édition de ce festival hors-norme.

“Par contre je vous préviens : j’ai encore 500 kilomètres à faire et je ne suis pas sûr d’arriver avec cet engin”. Le conducteur d’une vieille Suzuki déglinguée vient de s’arrêter sur le bas-côté. Il se contorsionne par la fenêtre pour échanger avec deux jeunes auto-stoppeurs, égarés à l’entrée d’un péage, entre Vierzon et Chateauroux.

 

Dans la voiture, des bidons dégagent une forte odeur d’essence. “Faites un peu de place, je viens de récupérer ce 4x4 mais je crois que je me suis fait avoir...”, grommelle-t-il. Une portière s’ouvre, les deux embarquent, et le tacot toussote avant de s'engouffrer sur l’autoroute. Catapulté à 80 kilomètres heure, direction la Creuse.

 

1500 participants

 

Comme eux, 1500 auto-stoppeurs envahissent le réseau routier ce samedi 2 juin 2018, à destination du département le plus âgé de France. Ils se sont lancés par binôme en début de matinée, pour atteindre Chéniers, un village d’à peine 500 habitants. Au départ de Paris, Lille, Lyon ou encore Nantes, ils participent à la deuxième édition de la “Mad Jacques” : une course saugrenue où des participants déguisés se tirent la bourre sur les départementales de tout le pays, avec l’auto-stop comme unique moyen de transport.

 

Une fois arrivée sur place, les participants tombent les sac-à-dos pour prendre part à des festivités. Moyennant une cinquantaine d’euros (frais d’assurance pour la course inclus), ils ont accès à un camping et au festival : concerts, spectacle vivant, conférences, stand de producteurs locaux...

 

En invité de marque, Antoine de Maximy, le célèbre routard réalisateur de la série documentaire “J’irais dormir chez vous”, est venu balader sa chemise rouge dans le village. Non, il n’a pas squatté la tente d’un inconnu. Et non, il n’est pas venu en auto-stop. “Je fais déjà ça toute l’année, ça suffit !”, a-t-il lancé, hilare, aux festivaliers qui venaient le taquiner entre deux bières.  

 

Ferrari et avion-stop

 

Bon enfant, l’événement invite les candidats à réaliser sur le trajet une succession de défis pour gagner des points au classement final. Résultat des courses : une vingtaine de personnes se sont fait tailler un iroquois dans un salon de coiffure, quarante autres ont tondu la pelouse d’un inconnu, et certains champions ont même réussi à s’incruster dans une cérémonie de mariage pour taper la pose en selfie avec les époux.

 

Au fil de l’après-midi, les arrivées sont plus ou moins fracassantes. Alors qu’une équipe débarque en brouette, une autre déboule en Ferrari rouge – devant des organisateurs incrédules et sous les hourras des autres participants. Dans la soirée, il se murmure même que certains ont réussi à faire de l’avion-stop, entre Montluçon et Guéret.

 

L’auto-stop à l’épreuve des clichés et du covoiturage

 

“Non, je n’avais jamais pris d’auto-stoppeurs. Mais vous avez l’air sympa, alors je me suis dit : pourquoi pas ?”. Léonor, en troisième année d'ostéopathie à Paris, a croisé un binôme à la sortie de Châteauroux. Seule dans la voiture, elle partait profiter d’une semaine de vacances pour s’isoler à la campagne et réviser les examens chez ses parents. Comme beaucoup d’automobilistes ce samedi, elle s’initie à l’auto-stop. Mais en l’espace de quinze minutes, l’idée fait son chemin. “C’est trop drôle cette course là, ça s’appelle comment ? Je veux le faire l’année prochaine !”.

 

Derrière l’enthousiasme suscité par la course, se dévoile quand même certaines craintes. Le stop souffre d’une image peu reluisante : types louches, individus mal intentionnés, voleurs à la tire… Les auto-stoppeurs seraient les derniers brigands de grand chemin. À l’inverse, les voyageurs se partagent aussi un lot d’anecdotes sur des chauffeurs dangereux : l’éternelle histoire qui finit mal, de cet aventurier tombé entre de mauvaises mains. Terrassé par le plus rassurant et plus pratique covoiturage, ce moyen de transport serait donc en train de disparaître.

 

Pendant la course, beaucoup de chauffeurs en font la remarque, et le sujet s’invite rapidement dans les conversations. “On en voit quasiment plus sur le bord des routes”, regrette Rémi, professeur d’E.P.S en région parisienne, qui a embarqué quatre candidat d’un coup. “C’est bien dommage, on ne se fait pas assez confiance en France”.

 

Clochards célestes

 

Pas voyous pour un sou, les organisateurs et les participants de la Mad Jacques puisent plutôt leur influence du côté des écrivains voyageurs, les Jack Kerouac et autre Sylvain Tesson. Des baroudeurs aux semelles trouées, préférant le temps d’un week-end les chemins de traverse aux grands axes, la lenteur aux vitesses supersoniques, la gratuité aux échanges marchands. “Le stop, c’est une expérience forte”, assure Vincent Drye, le président de l’association organisatrice. “Il s’agit plus d’un mode de voyage et d’un état d’esprit que d’un simple moyen de transport”.

 

Certains des participants ont bourlingué à travers le monde, d’autres cumulent les treks. Dans les voitures, on se conseille des destinations de voyage, on parle “GR” (les sentiers de “grandes randonnées”) et séjours le long de “Saint-Jacques”. La course est une façon de profiter du week-end pour s’adonner à la “microaventure”, ce terme à la mode rendu célèbre par l’auteur britannique Alastair Humphreys, qui promeut le surgissement de la vie sauvage dans les interstices de nos emplois du temps citadins et routiniers.






Voyage initiatique

 

Néanmoins la majorité des participants est sur la route pour la première fois. Environ deux tiers passent leur baptême d’auto-stop à l’occasion de la Mad Jacques. Il faut dire que l’efficacité du concept détonne au milieu de la centaine de festivals estivaux bien huilés.

 

“Les gens ne viennent pas en tant que simple consommateur”, analyse Vincent Drye. Perdus dans la Creuse, les participants deviennent une composante essentielle de l’événement, une sorte de communauté éphémère se crée. “Je pense que c’est dû au fait que tout le monde vienne en stop. Tu arrives satisfait, avec des anecdotes à partager. Même si tu as galéré toute la journée, des inconnus t’ont aidé en chemin : ça rend bienveillant”.

 

Une “ouverture des chakras”, comme s’amuse à le qualifier l’organisateur, rendue possible par les rencontres impromptues qu’engendre ce moyen de transport. Une manière de sortir de sa zone de confort et de rencontrer des gens que l’on ne côtoie pas habituellement. Quant aux reproches qu’essuie le covoiturage, il tempère : “Ça ne sert à rien d’opposer le stop à des plateformes comme Blablacar, les deux sont complémentaires”.

 

L’effet du bouche-à-oreille

 

Le temps moyen de course est de 9h34. Aux alentours de 19h, le village de Chéniers commence à grouiller. On se presse à la buvette, certains paraissent sur des transats le long de la rivière, on explore les champs alentours, tandis que les derniers arrivée se débattent encore avec les toiles de tente. Là encore, on repère les novices et les routards de competition : Quechua “deux secondes” pour certains, simple bâche ou hamacs perchés dans les arbres pour les plus entraînés.

 

Le parking commence également à enfler. Des voitures dans un festival sans conducteur ? Outre les locaux qui viennent profiter des festivités, les chauffeurs qui ont accepté d’amener les équipes jusqu’à la ligne d’arrivée ont une entrée gratuite. Beaucoup acceptent donc volontiers de manger un bout, d’écouter un peu de musique et d’échanger une dernière photo ou un numéro de téléphone avant de repartir.

 

Depuis la première édition, le bouche-à-oreille a fait son effet : en un an, l’affluence de l’événement a quasiment doublé. Au risque de perdre cette convivialité qui fait le sel des petits festivals ? “On a vraiment fait attention à ça. Le fait de ne pas altérer l’esprit originel était la condition à respecter. On a eu de bons retours, et je crois que c’est réussi”, se félicite Vincent Drye.

 

“Gillou, président !”

 

Gilles Gaudon, maire de Chéniers, n’a de cesse de porter aux nues la Mad Jacques et ses participants, cette “jeunesse à l’esprit solidaire”. À l’origine, le festival devait changer de lieu d’arrivée pour cette deuxième année de course, mais d’un commun accord, la décision a été prise de rester à Chéniers. “Après la première édition, on s’est dit qu’il fallait renouveler l’expérience”, s’enthousiasme le Maire.

 

Véritable mascotte des festivaliers, “Gillou” est acclamé dès son arrivée sur le site. Il débarque dans la remorque d’un tracteur, saluant son public d’une main, brandissant une torche dans l’autre. Il signe l’ouverture des festivités en embrasant une structure de bois, à la manière d’une flamme olympique.

 

Un soulagement après l’incertitude des jours précédents la tenue de l’événement. “Ça a été l'ascenseur émotionnel” témoigne Vincent Drye, “il y a eu d’importantes inondations après un violent orage, juste avant le début du festival”. Un chemin a littéralement été avalé par les eaux, plus un seul véhicule ne pouvait passer, et le stade accueillant les concerts s’est transformé en pataugeoire. Des poissons ont même été aperçus en train de dévaler la route. Alors les élus sont venus donner un coup de main pour déblayer, et les bénévoles de la Mad Jacques n’ont pas hésité à prendre la pelle avec eux.


En deux éditions seulement, la Mad Jacques est parvenue à s’implanter dans le paysage local. “La population se sent impliquée”, atteste le Maire. Pour Vincent Drye, c’était primordial qu’il y ait cet état d’esprit, que “ce ne soit pas que des bobos parisiens qui viennent faire la fête entre eux dans la Creuse”.

 

Beaucoup de gens du coin sont venus samedi soir pour faire la fête avec les auto-stoppeurs. “Plus que l’année dernière”, assure Gilles Gaudon. Deux-cent à trois-cent selon les organisateurs. “Ça prouve qu’il y a de la vie dans les zones rurales, malgré le fait qu’il s’agisse d’un secteur isolé et défavorisé économiquement”, conclut l’édile.

 

Retour au bercail

 

Après une nuit un peu courte, les premiers campeurs frottent leurs yeux embués et émergent en avalant un bout de brioche. Pour les plus téméraires, la matinée sera expéditive, il faut déjà repartir à l’assaut des routes creusoises pour rentrer en stop et arriver chez soi à une heure décente. Les autres partiront dans des bus spécialement affrétés, en fin d’après-midi. Déjà, il est l’heure de faire un premier bilan : sur la scène, la jeune équipe de bénévoles partagent les anecdotes et histoires improbables de cette deuxième édition.

 

À 22h, un autocar se gare Porte d’Italie, à Paris. Dans une ambiance de colonie de vacances, une joyeuse troupe de quatre-vingts personnes s’aventure à la recherche du métro le plus proche. Au milieu du boulevard, une fille avec un carré noir corbeau sourit, “j’ai envie de tendre le pouce pour rentrer”.


 

 

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